21 avril, vers l’Europe par le fond de la Turquie !
En arrivant par ici, je plonge au cœur de la question qui agite la France et l’Europe depuis quelques temps : la Turquie fait-elle partie de l’Europe… et plus encore, peut-elle ou doit-elle intégrer la communauté ? Je n’ai pas vraiment de réponse avant de traverser le pays de part en part, me voici donc au pied du mur. Terme d’autant mieux choisi (merci…) que la frontière entre Nakhitchevan et la Turquie tourne autour du célèbre mont Ararat, point culminant du pays avec ses 5137 mètres, également point de discorde entre turcs et arméniens (sur le nom et l’appartenance historique), pic au sommet duquel la mythique Arche de Noé se serait échoué… Un lieu fort en paysage et en symbole pour entamer la "trans-turque" !
Après la frontière se présente en premier la ville d’Igdir. Parlez en à n’importe qui dans le reste du pays, il vous dira qu’il n’y a aucune raison d’aller là-bas… Jusqu’à Igdir où l’on trouve des gens pour tenir ce type de discours !Le taxi qui m’a amené jusque là depuis l’Azerbaïdjan, affolé à l’idée que je sois livré à moi-même dans ce coin du bout du monde, n’a pas voulu me lâcher à l’"Otogare" avant de m’avoir mis en contact avec un ami qui parlerait français. Nous attendons deux heures avant d’apprendre qu’il nous attend finalement au centre ville. Où je n’ai rien à faire, mais comme je n’ai rien a perdre non plus, va pour le centre. « Salut, moi c’est Furuk, tu viens » me dit dans un français que je devine hésitant un colosse d’une vingtaine d’années au sourire éclatant. Ok, pas problème… et nous allons nous installer à la terrasse ombragée du centre d’Igdir où se trouve, avec mon chauffeur, un quatrième gaillard, petit, râblé, le genre qu’il ne faut pas embêter ! « Bienvenue, mais qu’est-ce qui t’amènes au bout du monde, tu es chez les sauvages ici, » me dit ce dernier, toujours en français.
Le mont Ararat avec ses 5137 mètres
J’explique succinctement, et retourne la question… Qu’est-ce qu’un français a bien pu faire pour venir se perdre dans ce coin ? « J’ai tourné le dos à la France, » me dit-il ! Voilà une réponse comme je les aime… J’apprends finalement de Servet qu’il est né ici mais a grandi en France où son père avait trouvé du travail, et qu’il n’est finalement rentré au pays que pour s’occuper des vieux jours de ses parents, mais n’apprécie pas du tout le secteur. J’apprends aussi qu’il ne serait pas très prudent de sortir seul ici le soir, qu’il va s’occuper de tout (hôtel, restaurant, bus pour Van le lendemain…) afin que je n’ai pas problème à Igdir, et que je peux l’appeler n’importe quand de n’importe où pour requérir son aide, car il a des amis dans tout le pays ! J’apprends en résumé dès mon arrivée en Turquie que je dois rester très prudent mais que je peux compter sur un ami pour me sortir de n’importe quel problème… J’ai l’impression de vivre à fond le voyage de Corto, disposant d’un insigne de la société des Derviches qu’il pouvait montrer dans n’importe quelle ville, assuré d’y trouver aide et soutien dans sa quête du trésor d’Alexandre.
Je pars donc à Van le lendemain, fort de cette rassurante protection, bien disposé cependant à ne pas en avoir besoin, mais sait-on jamais ! Un peu d’aventure dans un voyage jusque là si calme… A Van, je trouve une chambre d’hôtel à la troisième tentative seulement… et pars découvrir la ville pour me rendre compte qu’il n’y a pas grand chose à découvrir dans la ville justement ! Le point d’intérêt se situe au sud de la ville, sur un promontoire au dessus du plus grand lac intérieur de Turquie. Il s’agit des vestiges de l’ancienne forteresse de Van, en bas desquels se trouvaient la vieille ville où se rendit Corto, détruite dans les années vingt au cours des conflits entre indépendantistes arméniens et nationalistes turcs… Justement la période à laquelle se situent les aventures de la Maison Dorée de Samarkand qui m’amènent ici. Je suis encore au plein cœur de l’univers de Pratt, à ceci près qu’il ne reste plus grand chose de la citadelle, et quasiment rien de la vieille ville qui se dressait là cent ans plus tôt ! Qu’à cela ne tienne, c’est toujours un belle ballade, dotée d’une vue magnifique sur ce grand lac que les turcs considèrent comme une mer intérieure, entouré de toute part de montagnes aux sommets enneigés. Ne serait-ce que pour ce paysage, cela valait le coup ! Mais comme dit le Lonely Planet, rien ne mérite que l’on reste plus longtemps à Van même… L’autre particularité de la ville ne effet, une race particulière de chats blancs aux yeux vairons (l’un jaune l’autre bleu) a pris une telle côte auprès des amateurs que leurs propriétaires les gardent jalousement enfermés et qu’on ne peut désormais plus les croiser au détour d’une quelconque ruelle ou au hasard d’une ballade sur les gouttières !
Le forteresse de Van
Il y aurait bien quelques autres sites à visiter dans la région, à 10, 30 ou 50 kilomètres à la ronde, mais comme toujours, il faut faire des choix… Je fais celui de poursuivre sans plus tarder la route vers Adana, où m’attendent peut-être les derviches qu’y croisât Corto quelques décennies avant moi.
Le trajet se fait en bus, mode de transport économique et répandu pour couvrir les grandes distances comme celle qui sépare Van d’Adana (850 km). Depuis mon premier séjour en Turquie il y a presque 10 ans, le réseau routier s’est considérablement amélioré et la qualité des bus aussi. Le voyage doit durer 18h00 avec une pause toute les 2-3 heures. A la première, je m’éloigne un peu loin, perds quelques précieuses minutes sur les incontournables toilettes "à la turque", et le bus manque de repartir sans moi… Je le surveille donc du coin de l’œil aux haltes suivantes ! Un turc d’évidente mauvaise foi me reproche en cours de route d’avoir enlevé mes chaussures et ce qui l’incommode… Il va jusqu’à faire appel au chauffeur pour me les faire remettre. Affaire réglée. Et je m’endors en espérant bien émerger seulement vers 7h00 le lendemain, à proximité d’Adana.
Mais à 3h00 du matin, le chauffeur me réveille. C’est Adana, déjà… Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire en attendant de trouver un hôtel ? C’est mon chauffeur qui a la réponse : il me montre une échoppe à thé ouverte et m’invite à y attendre les minibus pour le centre qui circulent à partir de 6h00 ! Les trois heures qui suivent me semblent quelques peu surréalistes, puisque la télévision de ce bistrot vide est bloquée sur une chaîne francophone dont j’ignorais tout, "Animaux", et dont je ne sais toujours pas grand chose sinon qu’ils peuvent diffuser en boucle la nuit deux émissions de 10 minutes chacune, l’une sur un restaurateur français installé au Bénin, l’autre sur un parc animalier des Pyrénées, ce qui ne manque pas d’intérêt mais un peu de diversité au bout de trois heures… A 6h30 donc, le jour s’est levé et les minibus commencent à s’activer. Celui que je prends m’informe que je suis à 80 km d’Adana, j’en déduis qu’il y a un chauffeur de bus qui doit bien rigoler à l’heure qu’il est… Attends que je te retrouve à Paris, l’ami !
Les rues d'Adana
Adana, j’y arrive enfin. Là, le bus me lâche sur une quatre voies entre quelques immeubles sans intérêt. « Mais le centre, les hôtels, c’est où ? » Ici, me répond-on ! Et bien, ça promet… Je me saisis donc de mon paquetage et commence à marcher, dans un sens, puis dans l’autre, désespérant de trouver quelque point digne d’intérêt, quelque part ou poser mon sac et me reposer aussi de cette charmante nuit… Finalement je tombe sur un Otel (c’est comme ça qu’on l’écrit par ici) qui me semble un peu luxueux, mais dans le doute… Finalement, ce n’est pas plus cher que ce que j’ai trouvé dans le reste du pays, pas tellement plus luxueux non plus si j’en juge par la classe des professionnelles qui arpentent le hall…, banco ! Et je pars à la découverte d’une ville bien plus animée que les précédentes. On a beau être dimanche, les magasins partiellement fermés, les rues sont toutefois très fréquentées, les places remplies de gens venus boire le thé ou disputer une partie de tavla (jacquet), les étals de vendeurs de tout et de rien en plein déploiement… Bref, ça vit. Au premier abord la ville est moderne, sans grand intérêt excepté quelques mosquées ou hammams coincés ici et là entre les constructions de béton… mais au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre, l’architecture se fait plus traditionnelle –ce qui veut dire aussi plus pauvre– et l’on peut parcourir avec plaisir un dédale de ruelles et de venelles, de marchés ouverts ou couverts, et découvrir encore une multitude de petites mosquée plus ou moins vieilles, jusqu’à cette vieille église chrétienne au clocher de laquelle se tient une magnifique statue de Marie les bras grands ouverts. Dommage qu’il n’en fût pas de même pour le portail…
Je cherche le soir quelque spectacle de Derviches Tourneurs à Adana, puisque c’est là que les rencontra Corto sur le chemin de l’Arménie… Je ne trouve que des bars où se produisent en alternance des musiciens traditionnels et des chanteuses folkloriques (pas seulement pour leur répertoire…), mais point de ces disciples du maître soufi Mevlana Calal ed-Din Rumi, dont la vocation était d’islamiser les chrétiens anatoliens. La secte ayant été déclarée hors-la-loi par Ataturk en 1925, il ne subsiste dans la région qu’une école transformée en musée à Konya, où se tient un Festival de Danse chaque année en décembre… Trop tard pour moi !
Les vestiges de la Voie Romaine à Tarsus
Je me rends donc à 50 kilomètres de là le lendemain pour visiter Tarsus, ville au bord de laquelle abordera périlleusement Corto en arrivant de Rhodes, et bien avant ça ville où l’Apôtre Paul fit ses premiers pas. Si le passé architectural d’Adana ne semble pas faire l’objet de soins particuliers, il en va tout autrement de Tarsus ! Si le semblant de voie romaine encadrée de palissade quelque mètres en contrebas des rues actuelles semble un peu délaissée, la vieille ville fait en revanche l’objet d’une restauration attentive très réussie. De nombreuses maisons traditionnelles proposent quelques tables au sein de leurs cours intérieures pour une halte bienfaitrice, avant de partir à la découverte des vestiges de l’enfance de Paul disséminés dans la ville. Un puit tout d’abord, au milieu d’un petit jardin, c’est à dire une pierre circulaire que les artistes des monuments historiques ont cru habile de surmonter d’un mécanisme en bois verni et d’une magnifique corde en nylon orange, qui donne au visiteur toute la dimension de ce que cela fut sans doute à l’époque…Une église arménienne du 18ème porte le nom de l’Apôtre, elle est aujourd’hui bien entretenue mais évidemment fermée au culte. Il est toutefois possible de la visiter pour y admirer les fresque du Christ et des évangélistes qui ornent le plafond. Restent enfin quelques vestiges de l’époque romaine, outre la voie pavée, comme une porte d’enceinte (porte Cléopâtre !) ou les fondations de bains publics antiques. Belle promenade encore une fois, qui me permet de comprendre pourquoi Corto en fait souvent mention, d’où la question de son ami grec Narcisse « Mais qu’est-ce qui t’arrive, tu n’arrêtes pas de parler de Tarsus… Si encore tu étais un parent avec Saint Paul, "l’Apôtre"… ! » Ca vaut effectivement le détour. En ce qui me concerne, le soir tombant, je m’en retourne vers Adana, où je ne trouverai décidément aucun derviche dans les bars en sous-sol de la ville, seuls endroits un peu animés la nuit venue (excepté les bars d’hôtel, mais c’est une autre histoire…). C’est toutefois très satisfait par cette nouvelle halte que je poursuis ma route vers l’Ouest de la Turquie, d’où, après un passage de quelques du côté d’Izmir sur la côte Egéenne, je prendrai un bateau pour Rhodes afin de rejoindre les premières images de La Maison Dorée de Samarkand qui se situent là-bas !
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