Krasnovosdk, devenue Turkmenbashi depuis que l'est Niazov...

C’est donc un peu déçu, mais néanmoins soulagé, que je quitte Mary, troisième ville du pays (pour le moment le podium est assez léger !) en direction d’Achgabat, capitale que l’on pourrait qualifier de royale, voire d’impériale, quand on réalise l’importance et l’omniprésence du Chef !
Il me fallait pour cela attendre une heure trente du matin, ce qui n’est pas un problème en soi, sinon que tout lieu public digne de ce nom ferme ses portes à onze heures dans le royaume. J’attends donc à la gare, me délectant d’avance de la bonne nuit que je vais passer dans le train… Oui mais voilà… le train de nuit turkmène n’est pas amène ! Depuis quelques mois que je voyage nuitamment en wagon, je n’ai encore jamais rien vu qui ressemblât à ça ! Une odeur à couper le souffle, des soi-disant matelas qui sont en fait des nids à puces, d’une cradeur écoeurante, évidemment pas le moindre système d’aération et pas moins de cent pèlerins entassés là… bref, rien qui donne envie de s’allonger pour dormir. Et pourtant, que faire d’autre ? Aussi rien de surprenant –pour moi– à ce que je choisisse la planche en bois non occupée tout en haut, sans matelas, pour passer la nuit. Pour moi seulement, parce que j’ai bien crû devoir me battre contre l’aimable turkmène qui n’avait de cesse de me faire descendre pour que j’occupe ma place de choix, tout en bas. C’est à n’y rien comprendre, se disait-il sans doute, trop heureux finalement de pouvoir prendre ma couchette… Le bonheur tient à peu de chose ! C’est donc fourbu, mais content de sortir de là, que j’arrive le lendemain matin à Achgabat. Direction l’hôtel où je compte bien prendre une douche afin de me débarrasser de cette odeur qui semble me coller à la peau depuis le train. Pas de chance, il n’y a plus de chambre pour moi dans cet hôtel que le Lonely qualifie ainsi : « Magnifiquement situé et néanmoins bon marché (10-20$), il possède des chambres convenables sans surprise, des salles de bains acceptables et de vastes balcons… » A se demander s’ils mettent parfois les pieds dans les hôtels qu’ils indiquent. La chambre dont j’hérite finalement, partagée avec deux forçats turkmènes, ressemble au wagon dont je viens de descendre. Mes deux cothurnes fument cigarettes sur cigarettes, allongés sur le divan qui doit me servir de lit, en buvant du thé, avant de passer à la vodka (après tout, ce n’est encore que le matin…) Quant à la salle de bains acceptable, je ne dois vraiment pas être assez roots, parce qu’une salle de bain sans eau dans la douche, aux chiottes bouchées, moi je trouve ça limite acceptable quand même ! Bref, c’est payé pour la nuit, et je n’ai pas vraiment le courage d’aller chercher plus loin pour aujourd’hui. En plus, mes deux bagnards sont plutôt sympathiques. Ils m’offrent du thé, me parlent du pays, partagent mes points de vues élaborés sur le monde et mon admiration sans borne pour le Turkmenbachi, tout ça vaut bien une ambiance enfumée et quelques relents d’ail qu’ils stockent sans doute quelque part sous leur lit…

Fête pop' à Mary

De là, mais toujours pas douché, je me rends à l’ambassade pour faire mes civilités à monsieur l’Ambassadeur, et surtout saluer Madame la Vice-Consul qui est intervenu efficacement auprès des autorités turkmènes compétentes afin que j’obtienne mon visa d’entrée. Après un cours entretien avec chacune de ces deux autorités, je fais la connaissance de Yohan, « cheville ouvrière du centre culturel » (dixit l’ambassadeur), qui m’invite à passer rendre dans la soirée rendre visite aux étudiants du centre qui sont avides de rencontrer les français de passage pour parler un peu la langue et évoquer la France qui les fait bien rêver. Evoquant mon désir de voyager en avion après ma récente découverte des chemins de fers locaux, Yohan m’informe qu’il faut réserver 15 jours à l’avance. A 1,5 $ en moyenne le vol intérieur, la voie des airs est en effet assez prisée des locaux. Je me rends donc en compagnie du chauffeur du centre à la gare pour acheter un autre billet pour l’ultime étape de mon séjour Turkmène : Turkmenbachi (ex-Krasnovosk avant que le Grand Mégalo ne rebaptise cette cité au bord de la Caspienne du nom qu’il s’est choisi pour gouverner le pays). Acheter un billet, quand on parle la langue, m’apparaît tout de suite bien plus facile… J’ai en sus la chance d’une place en coupé, c’est à dire cabine à deux couchettes seulement. C’est un peu plus cher que l’avion, 3$, et plus long (12 heures) mais avec un peu de chance elle sera mignonne…

En attendant d’aller au centre culturel, je pars à la découverte de cette étrange capitale, où se côtoient l’ancien soviétique et le moderne issu de l’imagination fertile et dispendieuse du Turkmenbachi. Palais présidentiel (coupole massivement dorée) et administratifs, tous construits par notre Bouygues national (sans doute ses devis sont-ils vraiment meilleurs…) sont séparés par de larges avenues, des places extravagantes où les statues du président, les arches et tours à sa gloire rappellent à tout un chacun qui c’est le chef ici… A part ça les gens sont adorables, les marchés pleins de vie et de couleurs, les cafés aussi nombreux qu’à Paris (quoiqu’un peu plus vides…), mais depuis que le Grand Truc a stoppé le tabac, il est interdit de fumer dans les lieux publics, bars, restaurants… Une dictature sanitaire en quelques sortes. Le soir tombant, je me rends au centre culturel, qui confirme l’impression que j’avais eu pendant ma ballade diurne : il y a quelque chose de tout à fait remarquable à Achgabat, qui explique peut-être qu’il soit aussi difficile de rentrer ou de sortir du pays… Les filles sont plutôt bien (c’est une figure de style, un euphémisme je crois !) Grande, élancées, superbement habillés (à la mode locale pour la plupart), j’en arrive à me demander, quoique le principe ne me semble un rien abusif…, si les 30.000 $ exigés par le président pour qu’un non turkmène puisse épouser une locale ne sont pas un peu sous-évalué. Je refuse de toute façon de me poser plus avant la question, ou bien s’en est fini du Cortour… Mais pour revenir à des considérations plus rigoureuses sur la teneur de ce voyage, disons que l’échange qui s’est tenu avec les étudiants du centre culturel français fût une fois encore un moment très intéressant de part l’intérêt que ces jeunes portent à la France et à tout ce qui y touche. Cet enthousiasme, mêlé d’une envie de venir travailler chez nous, est d’autant plus grand que leur est profondément ancrée la certitude d’un avenir sans relief dans leur pays. Nul ne sait ce que durera le règne de Niazov, mais peu d’entre eux ont vraiment envie d’attendre pour voir… Le problème, un des problèmes, réside dans le niveau d’étude que le système en place leur permet d’acquérir. Deux années d’études supérieures font un professeur, un médecin ou un ingénieur. Difficile dans ces conditions de trouver les équivalences dans d’autres pays !

Après ce bon moment de discussion, Yohan non seulement m’invite à dîner dans sa maison qui jouxte le centre, mais aussi me propose d’y loger le lendemain, une fois passée la nuit dans mon fameux hôtel. Accepté.

 


Marche Russe d'Achgabad

Le lendemain, je m’élance à la découverte d’un quartier assez original d’Achgabat. Berzengi, immense terrain vierge il y a peu, est aujourd’hui bordé d’hôtels somptuaires absolument vides, de ministères à l’architecture tout aussi moderne et ampoulée, qui donne bien la mesure de l’esprit du président en place… Deux bâtiments en forme de débouche évier se font face au milieu de cette immense esplanade, le premier faisant office de centre commercial, vide, dont le restaurant, au sommet de la plus haute fontaine du monde, 35 mètres de chutes d’eau…, est ouvert rien que pour moi ! Le second, façade dorée, grande antenne pointue dorée, renferme je ne sais quel mystère que gardent cérémonieusement des soldats en grand uniforme. Je crois que ça se visite, mais c’était fermé. Au rang des "plus" dont peut s’enorgueillir la ville, est également présenté au Musée du tapis le plus grand spécimen du genre au monde. Voilà. A Achgabat, j’ai enfin appris que l’on demande l’addition en russe en disant Chiotte, à quoi le serveur répondant chiasse, qui veut dire tout de suite. C’est sans intérêt, mais fallait que je le dise. J’ai aussi découvert des cigarettes au nom surprenant, c’est également sans grand intérêt, mais il fallait aussi que je partage cette découverte.

Dernière anecdote qui a retenu mon attention, et il y a de quoi : le Rukhnama. Ce petit livre vert que tout un chacun se doit non seulement de posséder, mais également d’étudier en vue d’un examen serré, recueille toutes les pensées philosophiques, politiques, religieuses, etc. du Président. Ce petit livre est tellement parole d’évangile ici que la mosquée (Bouygues !) construite sur ordre du Great Turkmenbachi, sous sa coupole en plaque d’or massif, fait figurer certaines de ses plus hautes citations en lieu et place de versets du coran. Tout le monde n’apprécie pas…

 


Bouygues et Niazov à Achgabad

En quittant Achgabat enfin, j’ai compris que le luxe était finalement relatif. Dans le train, pour être précis. Car les couchettes premiers choix, finalement, c’était pas vraiment ça. D’abord l’odeur est aussi prenante que dans le wagon à bestiaux précédent, ensuite elle n’est ni mignonne ni bavarde. Et voilà, je suis reparti pour 13 heures sans échappatoire possible, même pas celui de descendre en route… Ce n’est pas que le train aille bien vite, ça non, mais à l’arrivée m’attend Zoulia, qui s’occupe du centre culturel français à Turkmenbachi. Là, c’est elle qui m’achète mon billet de bateau, ce qui, même pour elle, n’est pas une mince affaire ! C’est elle aussi qui négocie pour moi une remise de peine que le flic en faction voulait m’asséner pour avoir allumé une cigarette devant la statue du Turkmenbachi… Après m’avoir fait visiter tout ce qu’il y a à voir ici (pas grand chose excepté le palais Ruyhet où le Grand Turkmenbashi vient prêcher la bonne parole, ainsi que les deux hôtels ultramodernes appartenant l’un au Président, l’autre à son fils) elle m’invite enfin à loger dans la maison familiale, où elle m’offre un bon petit déjeuner à 12h, où Maman nous prépare un bon goûter (poisson frit, riz, salade) à 16h, puis une excellente soupe (pâtes, boulettes d’agneau, coriande) à 20h… C’est donc repus que je peux prendre le bateau le lendemain, et ça tombe bien, parce que sur le bateau, il n’y a rien à manger, et pour être complet, rien à faire. Même pas de transat sur le pont supérieur, histoire d’arriver hâlé à Bakou… Je n’évoquerais même pas la cabine, par décence vis à vis des âmes sensibles… Une photo parlera mieux. Dire que j’envisageais un traversée folklorique, bercée par le doux clapotis des eaux et les hourras des marins pour chaque esturgeon remonté dans leur filet...

                                                                                       

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Mais c’est un aléa du voyage, et je ne regrette absolument pas ces petits décalages entre le mythe et la réalité, c’est aussi ce qui donne toute sa saveur à l’expérience. Et puis Bakou, c’est tellement différent !


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