Cortour Celtique 1 : Les plages du Nord de France

C’est parti… Anticipant sur le « grand » départ vers la Chine qui n’aura lieu que dans deux mois environ, en novembre, nous attaquons ce projet de voyage sur les traces de Corto Maltese par la « face nord ». Nous, parce qu’avant de reprendre la route vers les bancs d’école guyanais où il est professeur, Hugues m’accompagne pour cette mission exploratoire. Quant à la face nord du projet dont je parlais, nous allons en effet accomplir la partie du parcours la plus au nord de l’ensemble du trajet avec une virée d’une semaine dans les îles Anglo-saxonnes, à la suite des aventures Celtiques du Marin. Objectif : envisager concrètement le bien fondé de cette idée qui consiste à retrouver dans les lieux cités et portés à l’image par Hugo Pratt quelques traces du héros qu’il y met en scène, quelques ambiances qui évoquent dans un lointain souvenir l’atmosphère de ses bandes dessinées.

 

Destination Dublin, remontant le fil du cinquième album de la série, nous décidions donc d’emprunter en sens inverse une partie du chemin que suivit Corto Maltese au cœur de l’Europe en guerre des années 1917-1918 : Bray-Dunes et Zuydcoote, Stonehenge, Tintagel en Cornouailles, puis Dublin.

  

Bray-Dunes, « A vous les Grands Espaces ! »

 

L’un d’entre vous ignore-t-il l’adage selon lequel « les gens du Nord ont dans le cœur le soleil qui ne brille pas à l’extérieur… » ? C’est bien possible. Nous ne saurions dire… Nous n’avons pas croisé grand monde, ni sur la route (il faut dire que dédaignant l’autoroute, nous avions opté pour les départementales qui sillonnent la Picardie puis le Nord), ni arrivés sur place ! Bray-Dunes, « première station balnéaire du Nord-Pas de Calais » a bien du mal à nous convaincre en ce 27 août 2004 que l’été s’y est jamais installé cette année. Les plages sont vides, ce qui se comprend aisément sous une pluie d’hiver, mais la ville semble aussi avoir été totalement désertée de sa population estivale. Apparemment de sa population autochtone aussi... « A vous les grands espaces », annonce l’office du tourisme ! C’est sur qu’on ne va pas se bousculer… Mais passons sur ces considérations économico-touristico-climatiques. Nous sommes là pour retrouver la trace d’un marin qui vint y rendre visite, aux beaux jours de 1918, à quelques uns de ses vieux amis engagés dans la Grande Guerre  : direction le front de mer. Trois kilomètres de plages entre Bray-Dunes et Zuydcoote, trois kilomètres déserts, où le gris du ciel donne à la mer, et jusqu’aux dunes, les ternes reflets d’un crépuscule hivernal… A nous les grands espaces ! C’est pas que ça commence mal, mais Corto, lui, l’avait fait sous le soleil. « J’étais venu en France pour boire vos vins… et pour prendre un bon bain, il fait chaud aujourd’hui », annonce-t-il d’ailleurs dans la dernière case du chapitre consacré à cet épisode. Va pour le vin,  chaud, mais le bain attendra un temps plus clément. S’il fait aussi beau en Angleterre, ça promet ! Passons. Le grand air iodé est finalement revigorant, après quelques heures en voiture pour venir jusqu’ici de Paris, et c’est tout de même bien agréable d’être fouettés par les embruns en longeant le bord de mer. La plage est immense, droite et plate, et s’il n’était cette petite pluie, on verrait certainement Zuydcoote de Bray, et inversement. Sur la longueur, pas plus de trace des troupes de poilus de 14-18 que de sillon des chars à voile dont on nous annonçait la prolifique présence plusieurs kilomètres avant le littoral. Qu’à cela ne tienne, nous avalons donc nos six kilomètres de plage, à la recherche de ces maisons de bois qui semblent la border dans les dessins de Pratt. La pèche n’est pas très bonne, mais au-delà de cette exigence, et malgré une luminosité qui ne se prête pas forcément à la photo des grands extérieurs, nous testons nos appareils, numérique d’un côté, argentique de l’autre, ce magnifique petit appareil russe qu’est le Holga dont une des particularités est l’assemblage manuel d’éléments plastiques, du boîtier aux lentilles, pour un rendu image toujours inattendu… Nous verrons bien ce que ça donne.

 

Après la plage, et ses quelques mouettes, un petit tour à Bray-Dunes, pour pénétrer vraiment l’âme de cette première station balnéaire du grand nord… La salle des fêtes. Fermée. L’église Notre Dame des Dunes, dont le fronton invite le marin à ne pas désespérer à l’heure du danger (nul doute que Corto y passa faire quelques dévotions en son temps…) et le monument aux morts de 14… 19 qui vient nous rappeler que les Celtiques ne relèvent pas que de l’esprit fertile de Pratt, mais s’ancrent (normal, pour les aventures d’un marin...!) dans un contexte historique bien réel.

Allons, assez de se mouiller, il n’est que temps d’aller embarquer à Calais pour une traversée vers Douvres, sous gros temps espérons nous !

 

On ne saurait passer à Calais sans faire un tour dans le centre, et rendre hommage aux bourgeois  qui passèrent un sale quart d’heure aux mains des anglais, auxquels Rodin rendit hommage en fixant dans le bronze le triste sort qui leur fut réservé. Pas de problème pour trouver leur statue, qui trône en belle place devant un somptueux Hôtel de Ville dont la brique rouge ressort sur le ciel… gris. Pour le centre en revanche, plus difficile. L’explication d’un calaisien nous met sur la voie : « c’est par là [geste vague, derrière la mairie], mais il n’y a pas grand-chose, c’est surtout des travaux, franchement… » et de nous regarder avec cet air incrédule de celui qui ne comprend pas bien pourquoi…  A se demander si le sacrifice desdits bourgeois n’était pas une tentative désespérée d’échapper à tout ça ! Mais non Monsieur, la ballade est intéressante, et il faut reconnaître que c’est la dernière ville française que nous verrons avant une semaine, alors ça fait toujours quelque chose ! Dans le même registre d’ailleurs, mais beaucoup moins léger, Calais a longtemps été aussi la dernière ville française que souhaitaient voir bon nombre de candidats à l’exil vers le paradis anglo-saxon, regroupés jusqu’à très récemment dans le tristement célèbre site de Sangatte. 
 

Mais voilà, le temps passe, le temps passe et le bateau n’attendra pas… Nous prenons donc le chemin des docks, et bien qu’ayant opté pour une traversée nocturne, plus économique, il semble que nous ne sommes pas les seuls à avoir fait ce choix… L’Angleterre toute entière semble rentrer de vacances, incroyable ce que peuvent accueillir ces ferry ! Une forte population « rasta » dans les files de voitures vient nous rappeler l’imminence du Carnaval de Notting Hill qui aura lieu dans deux jours au sein de ce quartier de Londres, notamment rendu célèbre par les chances que l’on a d’y tomber amoureux, si l’on en croit le titre du film avec Hugues Grant et Julia Roberts. Puisque nous avons prévu de passer le week-end à Londres, nous verrons bien si les coups de foudre y sont fréquents !

 

Traversée sans encombre, 45 minutes, mer calme, si l’on excepte le bruit des nombreuses machines à sous qui occupent les ponts du navire. Ponts intérieurs, bien sur, puisque sur cette forteresse flottante, tout est à l’abri de grandes baies vitrées, seul une infime parcelle du pont supérieur est ouverte au grand air du large. Et moi qui gardais l’image de Tintin saluant le quai du haut de son bastingage…

 

Suite du Carnet en Angleterre...

 
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