Belém – Macapa, la belle balade en bateau que voilà !

Trente six, c’est décidemment le chiffre fétiche des transporteurs nord-brésiliens en cette saison. Petit retour en arrière : Rio – Bahia, 25 heures annoncées, 36 au final ; Bahia – Belém, 45 au final, mais 36 annoncées. Aujourd’hui, pour la traversée du delta que forment en se jetant dans l’Atlantique ces deux ruisseaux que sont Para et Amazone, le capitaine annonce encore 36 heures de traversée. Va savoir…
De toute façon, pour 80 Reals (environ 36 euros, c’est pas un hasard…), logé nourri transporté pendant 36 heures, faut pas être trop exigeant non plus… Bon, l’hébergement, c’est assez sommaire, évidemment, mais que demander de plus qu’un bon hamac, au milieu d’une forêt d’autres hamacs, pour passer deux nuits sur le pont d’un bateau ? La nourriture, c’est simple, aussi, mais tout à fait roboratif : riz, pâtes, haricots et viande en sauce à chaque repas, ça tient au corps, c’est tout ce qui compte. Quant au transport, donc, si on peut éventuellement –et injustement– se sentir floué sur le reste, là au moins on en a forcément pour son argent ! Car pour le prix de 36, on en prend finalement 45 heures ! Si ça c’est pas du discount…
Pour ce qui est de la traversée à proprement parler, donc, c’est un peu long, puisqu’un peu lent, mais si authentique, et si reposant. A l’exception du moteur, nul bruit ne vient troubler cette immensité liquide au cœur d’une immensité végétale. C’est beau. Quant aux autres voyageurs, pour l’essentiel brésiliens, ils sont toujours aussi gentils, même si ma courte expérience du portugais ne me permet pas de pousser très avant la discussion. Pour mon bonheur toutefois, se trouvent également à bord trois péruviens, Daniel, Rubbens et Pablo ! Ce n’est pas non plus que je parle espagnol, mais deux de ces trois là, résidants depuis quelques années à Cayenne, parlent, eux, français. Du coup le temps passe un peu plus vite en leur compagnie, et puisqu’ils ont l’habitude de cette route pour rejoindre la Guyane, tout en est très nettement simplifié.
Et oui ! Parce qu’arrivé à Macapa, on est encore loin d’être arrivé en France ! Du port de Macapa, en fait celui de Santana, il y a déjà une trentaine de kilomètres pour aller à la gare routière. Et là, deux options : soit il reste un bus, et de la place dedans, soit il n’y a plus de bus, ou plus de place. Et bien cette fois, coup de chance, il restait les quatre du fond. Ainsi, après les 45 heures de bateau, se retrouve-t-on à attendre le bus pendant 4 heures, départ 19 heures. Départ à l’heure, ça change, pour 12 heures, finalement 15, jusqu’à Oyapoque, à 450 kilomètres au nord, la ville brésilienne sur le fleuve éponyme, qui fait face à la ville française St Georges de l’Oyapock en Guyane. Seul aventure de cette partie du trajet, si l’on ne tient pas compte évidemment du pneu crevé sur la piste dans un état disons… perfectible (et en cours de travaux, c’est bien la preuve !) la présence d’un mien compatriote d’une cinquantaine d’année, qui arrive dans le bus à la dernière minute et surtout à la dernière limite de ses capacités physique tellement l’animal est imbibé… Coup de bol, il n’a pas encore repéré que j’en étais, et se lance donc dans un long monologue à destination de mon ami Pablo… Mélange de français, d’espagnol, d’anglais, de portugais, un peu d’allemand aussi quand il éructe, c’est là tout un poème digne des plus grand romantique gaulois !!! Premier arrêt deux heures plus tard, la plupart d’entre nous en profite pour manger un morceau et boire un café avant d’attaquer la nuit, il se contentera d’une bière et deux verres de cachaça, pour être sûr de ne pas trop voir passer le voyage. Evidemment, tout ça, ça saoule, et c’est en toute logique et pour le plus grand bonheur des 48 autres passagers qu’il sombre finalement dans les bras de Morphée (qui a certainement eu du mal à dormir cette nuit là !) jusqu’à destination, au petit matin. Là, descente vers le fleuve pour trouver une pirogue, café pour tout le monde, café-cachaça pour mon ami, et bière en guise de jus de fruit. C’est malheureusement là que nos chemins se séparent, puisqu’une charmante femme d’un âge charmant, qui partageait avec lui ce goût pour la cuite à toute heure, semble avoir remis en cause son projet de remonter sur la Guyane. Jamais cette région de l’Amas-Zonie ne m’a semblé si bien porter son nom ! Rubbens et Pablo, de leur côté et pour d’autres raisons, décident aussi de prolonger un peu leur séjour dans ce petit paradis… C’est donc en la seule compagnie de Daniel que nous traversons vers la France, patrie des droits de l’Homme, Liberté Egalité Fraternité ! La preuve m’en est aussitôt donnée par le barrage de gendarmerie qui filtre le trafic entre St Georges et Cayenne. Le taxi à bord duquel nous nous trouvons n’a certes pas grand-chose pour lui : conducteur très nettement pas blanc, papiers pas très net non plus, CT OK mais pas bien reporté sur la carte (grise, elle aussi), licence pour transporter des passagers, certes, mais de l’autre côté du département seulement… Evidemment, on sent bien que tout cela
intrigue les gendarmes. « Plus que tous les véhicules de "métro" », me disent les autres passagers, un créole guyanais, un brésilien (en règle !) et mon ami péruvien. Si je ne peux pas leur donner complètement tort en voyant que passent sans s’arrêter de nombreux expatriés, il faut bien reconnaître que nous cumulons les infractions, à tout le moins les points d’accroche pour la naturelle sagacité des gendarmes !
Ce qui me choque en revanche, c’est la hauteur avec laquelle les forces de l’ordre, jeunes fraîchement sortis de leur école de planton, voire de sous-officier, en ceci clairement stimulé par un encadrement de longue date rodé aux techniques tropicales, parlent aux "étrangers" : incrédulité et tutoiement de rigueur, quand ils ne parlent pas tout simplement entre eux à la troisième personne devant l’intéressé. Je sais, rien de neuf à cela, ça a toujours existé et certainement n’est pas près de s’arrêter, mais quand on replace ça dans une actualité des banlieues très chaude en France, ça prend un relief un peu particulier. D’autant que ce rapprochement évident que je me faisais, c’est tout le discours qui a animé le taxi lorsqu’au bout d’une longue heure d’admonestations et de rédaction de PV, nous avons pu reprendre la route pour Cayenne. Plus que jamais j’ai entendu parler de "discrimination", de "néo-colonialisme" et "d’infraction volontaire aux lois de la République"… Evidemment cette situation est le fruit d’accumulation, de torts et de revendications, d’abus et d’esquives des deux côtés, mais ce qui semble incroyable, malgré l’évidence, c’est que personne ne semble décidé à infléchir son comportement, à commencer par ceux que, selon moi, la force ne devrait pas empêcher d’avoir la manière…
Enfin, toujours est-il que j’ai bien fini par arriver à Cayenne, d’où je dois me rendre à Saint Laurent pour traverser le Maroni et rejoindre Paramaribo, au Surinam, où Corto aimait à se reposer à l’ombre du auvent de la pension Java…
En route pour le nord, St Laurent du Maroni puis Paramaribo
ou retour pour une mise en bière à Belém