18 heures, c’est bien ce qu’il fallait en ce 18 octobre pour rallier en avion Buenos Aires depuis Paris. Je n’avais qu’à quitter le bercail plus tôt, c’est comme ça ! En compagnie low-cost (à coût réduit, pour les puristes), doux pour le prix, sommaire sur le service ! C’est le jeu, c’est comme ça ! Mais je dois reconnaître que ce fût moins pire que craint… Paris Madrid, il n’y avait rien de plus que le vol fourni pour le prix du billet, mais comme c’est court, ça passe. Madrid Buenos Aires en revanche, c’est
13 heures, le gros morceau de l’étape, ça risquait donc d’être un peu plus difficile à passer. En fait de quoi rien du tout messieurs dames, il y avait de quoi manger à bord de ce grand et bel avion, il y avait aussi la télé (à condition d’acheter ses oreillettes) et de quoi boire (de l’alcool je veux dire, s’il l’on voulait bien y mettre le prix). Il va de soit que j’ai volé la tête plongée dans mes livres, modèle de sobriété que n’auraient pas reniés mes maîtres chameaux du moyen orient !
Il faut pourtant dire qu’il y avait de quoi être énervé depuis la connexion espagnole. Non que les madrilènes soient particulièrement désagréables, ils sont même plutôt drôles, avec leurs zones fumeurs délimitées dans l’aéroport par un carré tracé au sol, « là tu peux, hop, là tu peux pas ; là tu pues, hop, là tu pues pas..! » Non, le truc qui fait rager, une fois de plus, c’est quand au moment d’enregistrer, l’hôtesse décrète que pour laisser le gentil passager embarquer, il faut qu’il présente son billet de retour… Toujours au fallacieux motif que les autorités locales à l’arrivée ne délivreront pas de visa si le gentil passager ne fait pas la preuve qu’il compte repartir, et qu’il incombera alors à la compagnie de ramener le gentil passager de là où il vient. C’est donc au gentil passager de se payer un nouveau billet, alors qu’il sait pertinemment qu’il n’en aura pas l’usage, de même qu’il a l’intuition qu’on ne lui demandera rien à l’arrivée, mais bon, s’il doit partir, il faut y aller… et c’est un billet Buenos Aires-Montevideo qui me permet de prendre l’avion pour l’Argentine. Mais si j’emprunte ce vol, je devrais certainement prouver mon intention de quitter l’Uruguay, j’achèterai alors peut-être un billet pour le Brésil, qui m’entraînera vers l’acquisition d’un autre pour la Guyane… ouf, là, c’est à peu près la France, le cycle infernal sera enfin brisé ! A moins que je ne m’en tienne au plan initial : bateau et bus pour remonter le continent, et j’en reviens à ce que j’expliquais à l’hôtesse dès le début : je n’ai pas besoin de ce billet ! Bon, on va pas y passer tout le voyage, 13 heures c’est un peu long, mais c’est pas la première fois, et c’est pénible. Si c’est si obligatoire, on n’a qu’à interdire la vente de billet simple, et puis c’est tout ! D’autant qu’à l’arrivée, pas de contrôle ! J’en aurais presque demandé à l’agent argentin du contrôle à l’immigration de jeter un œil dessus, histoire de…
Enfin, passeport tamponné, entrée validée au pays des steaks énormes, du vin de qualité comme s’il en pleuvait, des passes de tango à chaque coin de rue, entre deux échanges de football orchestré par Santa Maradonna !

Premier contact avec les argentines, adorables, qui me guident jusqu’à destination, métro Puyeredon, 50 minutes depuis l’aéroport, le temps de bien réaliser que je ne comprends strictement rien à l’espagnol, celui aussi de me dire que le séjour se présente plutôt bien. Hébergement assuré en cette première soirée par Fabien, V.I.E chez P.S.A à B.A (c’est du langage d’initié, je sais… Dieu qu’il est bon de partager cette intimité avec le monde du Business !) Mais il est tard, cinq heures de décalage n’arrangent rien, aussi n’avons-nous que le temps d’une petite bière avant que je ne sombre littéralement dans les bras de Morphée, que je pensais avoir semé en Europe, mais qui me poursuit de ses assiduités, le bougre ! Bref, je suis en pleine forme le lendemain pour partir à la découverte de cette étonnante ville de Buenos Aires !
Etonnante, peut-être pas pour ceux qui l’arpentent depuis plusieurs jours, mois ou années, mais pour moi qui m’en étais fait une idée toute autre, je dois reconnaître que je suis bluffé, et charmé. On n’est évidemment pas très loin de l’Europe, tant par le climat que par l’influence des vagues successives d’immigrants d’Espagne, d’Italie, d’Europe de l’est (aller simple pour tous ceux-là, c’est presque sûr, alors…!) qu est présente ici, aussi bien dans les noms que dans l’architecture, il y a un côté latin dans cette Amérique qui ne laisse pas de surprendre et de charmer !
Je trouve une pension spéciale Backpackers que m’a indiqué mon ami Hugo avant le départ, c’est typiquement… backpacker, pas cher, jeune, dortoir, international, cuisine à tous les vents, mixte… Allez, disons le, c’est un joyeux bordel, assez sympathique, mais pas très authentique. C’est amusant, je réalise d’ailleurs que je n’ai pas fréquenté ce type d’établissement depuis le début du voyage. De toute façon ce n’est pas vraiment l’objet du projet, je suis ici pour chercher les pas de Tango qu’y esquissa l’ami Hugo (Pratt, pas l'autre...) pour son marin Corto. L’intendance passe après !
Première mission, repérer les lieux évoqués dans l’album. Ca semble facile, à première vue, sauf qu’encore une fois les indications apportées par Pratt sont un peu évasives, suggestives, font référence au temps qu’il passa lui-même ici à la fin des années 40, début 50. Bref, une fois encore, il ne faut pas prendre l’album pour un guide touristique, tout l’intérêt de l’affaire résidant justement dans cet espèce de jeu de piste, dans une mini enquête consistant à démêler le signifiant du fantasme, ce qui a été de
ce qui n’est que né dans l’esprit de l’auteur, et rechercher les lieux évoqués, suggérés, parfois même dessinés.
Buenos Aires s’y prête volontiers… Il y a une liste des rues longue comme celle de mes relations, c’est pas peu dire, qui se coupent à angle droit et alignent leurs numéros par carré de 100 mètres. Ainsi pour indiquer une adresse donne-t-on généralement le numéro dans la rue, et le croisement le plus proche pour faciliter le repérage. Par exemple, 400 Reconquista et Corrientes, où l’on pouvait trouver la Senorita Farias Gomez Paso Viola, au siège de l’Armée du Salut dont elle tenait le grade de lieutenant ! Aujourd’hui, signe des temps ?, c’est une banque.
D’autres localisations posent plus de problème… Il faut jongler entre Buenos Aires, où j’imaginais que toute l’aventure était située, et les communes limitrophes, où Pratt devait avoir ses habitudes du temps de sa résidence ici. San Isidro notamment, Martinez aussi, les villes périphériques, résidentielles et huppées. Ainsi la rue Edouardo Costa, dessinée dans les toutes premières planches de l’album, que je cherchais (et trouvais) dans un premier temps à Buenos Aires, s’avère finalement être à San Isidro, à proximité du garage Gomeria Larregui où se rendait Corto, garage qui a bel et bien existé, même s’il a aujourd’hui disparu ! C’est ça, le jeu
de piste. Idem pour la station Borges, si présente au cœur de l’histoire : presqu’inutile de se renseigner auprès des autochtones, elle se situe sur une ligne ferroviaire touristique, que les argentins ne doivent pas emprunter plus souvent que les parisiens le petit train du Jardin d’Acclimatation ! Du coup, pour trouver, il faut demander ici et là, à un office de tourisme et à un vieil habitant de banlieue, qui se souviennent, en effet, qu’il existe une station ainsi nommée sur le Train de la Côte, celui qui ne sert plus… (qu’au touriste) !
Buenos Aires ne se limite évidemment pas qu’aux traces de Corto. Il y a aussi le tango, la Boca, la viande bovine, le vin argentin, les rencontres fortuites entre l’une et l’autre, et c’est un vrai bonheur que de vivre tout ceci, sous le soleil printanier qui darde de ses rayons la capitale toute à sa joie retrouvée de sortir de l’hiver. Il ne serait pas juste de clore ce chapitre sans évoquer la prévenance de Madame Branchini. J’avais croisé son mari lors de mon passage à Dalian au nord de la Chine, au tout début de ce périple. Il m’avait très gentiment invité à lui faire signe lors de mon passage argentin, mais le destin voulut qu’il rende son âme à Dieu avant mon arrivée. Contactée du lointain de mon ignorance, son épouse tenu à honorer les engagements de son mari en mettant à ma disposition toute sa connaissance de la ville, en allant jusqu’à m’offrir une ballade dans son automobile à travers Buenos Aires pour avoir une vision panoramique de cette grande cité.
Tournée des centres hippiques tout d’abord, où elle passait avec son mari tant de temps lorsqu’il travaillait dans le monde du cheval (d’obstacle), puis remontée des boulevards centraux « ici le musée des arts d’Amérique latine, ici la faculté de droit…» vers le nouveau quartier du port, récemment rénové à grand renfort de millions de pesos (« on parle même d’argent pas toujours très propre, mais qui peut vraiment savoir… ») pour terminer dans le salon d’un des tout dernièrement rénové grand hôtel de la ville, version High Design… (« Il faut absolument que vous voyez ça, ce mélange d’investissement et de mauvais goût ! ») Et de fait, les licornes
blanches dans la grande salle à manger drapée de blanc des murs au plafond, le mélange de vrai cristal de Murat et de faux mobilier Empire au bar, tout cela laisse songeur ! D'un goût discutable (c'est du Stark...), ce n’est surtout pas ce qui peut donner une idée de l’âme de ce pays. Non, l’âme est sur les pistes de Tango. Pratt, qui a vécu de longues années ici, ne s’y est pas trompé, en ayant donné le nom de cette danse à son album argentin !
C’est donc certainement dans les bras d’une argentine que je me dois d’aller poursuivre la quête des traces de Corto… Direction « La Milongueria », accompagné d’une joyeuse bande de voyageurs (et .geuses) rencontrée à l’hôtel : Cécile, Cécilia, Christophe, Coraline et Fanny. Formule simple : prise en charge dès la porte de l’hôtel par un taxi, table réservée pour 6, dîner spectacle de 20 heures à 1 heures du matin, cours de tango pour les plus courageux, vin argentin à discrétion pour aider les plus timorés à se lancer (j’en sais quelque chose), le tout dans une ambiance très chaleureuse et apparemment pas trop artificielle, bref, conditions idéales pour se faire une bonne idée de ce qu’est cette religion qui semble occuper tant de place ici.
Et bien, je comprends un peu mieux maintenant ! Quand c’est bien exécuté, c’est terriblement envoûtant, mélange de sensualité animale et de technique
extrême, jeu d’opposition permanente entre l’exacerbation du désir et le contrôle de soi. Autant dire que je n’ai pas spécialement brillé sur les planches, il y a une de ces notions qui m’est encore un peu étrangère ! Mais l’expérience d’une telle soirée permet de mieux appréhender la justesse du dessin d’Hugo lorsqu’il symbolise plus qu’il ne l’exprime une soirée tango.
Après ça... après ça..., il faut bien continuer le "travail", et commencer à remonter doucement vers le prochain album, qui se situe sur la côte brésilienne, à Salvador de Bahia dans un premier temps. Pour y aller, deux options : Foz d’Iguaçu, à la frontière de trois pays, Argentine, Paraguay, Brésil, ce gigantesque, somptueux site, le plus grand ensemble de chutes d’eau au monde, qui servit bien sûr de décor naturel au film de Roland Joffé, Mission ! Autre option, Colonia del Sacramento en Uruguay. Evidemment, ça semble moins impressionnant comme ça, mais le centre historique de cette petite ville est quand même classé par l’Unesco au Patrimoine Mondial de l’Humanité (ok, Le Havre aussi, ça ternit un peu la référence, mais quand même !)
Et moi, je ne sais pas pourquoi, mais je me sens appelé par l’Humanité Patrimoniale, alors c’est la route uruguayenne que je choisis !