1er Juillet, en route pour les Ethiopiques

Quelques semaines de repos (tout relatif quand on sait la joie et les festivités que procurent ces allers et retours, auxquels s’ajoutent ceux du reste de la famille, un frère vers l’Inde, un autre vers le Mali…), quelques semaines de préparation (un sac allégé de 10 kilos, un site remanié, une série de visa promptement expédiés, merci Monsieur Belliard !)  et c’est reparti pour une virée dans les pas du Maltais. Certes, le départ fut accompagné d’un enthousiasme moindre que le précédent, puisque j’ai dû, comme c’est vulgaire, me rendre en bus à l’aéroport… Personne pour m’y accompagner, qui ayant trouvé l’excuse, originale, de quelques rendez-vous professionnel, qui encore s’étant fait faire un mot du médecin qui le retenait pour trois semaines de rééducation post-opératoire, qui enfin qui ne trouvait rien de mieux que d’organiser ce jour là une vente à l’asiatique… Mais bon, ce fût une manière de se remettre instantanément dans double bain du voyage en solitaire, et simultanément de l’aventure, puisque le retard du bus Air France joint à la circulation très dense jusqu’à Roissy ont bien failli me faire rater ce nouveau départ…

Bref, je l’ai finalement eu et c’est tant mieux, puisque dès la première escale ce voyage me réservait déjà une surprise… Repartant de Milan où j’avais en effet changé d’avion, je me retrouve assis à côté d’un monsieur au type assez marqué, disons même carrément arabe, mais après tout quoi de plus normal en direction de Dubaï..? La première gêne d’être ainsi placée à côté d’un inconnu étant vite dissipée, nous nous mettons à deviser gaiement… Khaled est irakien, travaille comme pigiste pour la presse économique depuis Lyon où il habite, et a d’ailleurs poursuivi une bonne partie de ses études en France. « Ah tiens, voyez-vous ça… Et où donc ? » « A Montpellier tout d’abord, puis une thèse de Finance Publique à Poitiers, sous la houlette de l’éminent professeur Chérigny » Incroyable… celui-là même que j’ai eu en relations internationales en première année… celui-là même qui m’a inculqué, comme à de nombreuses générations d’étudiants avant moi, le goût du Beaujolais Nouveau aux premières heures de court du 3ème Vendredi de novembre… Mais c’est à la question « où habitiez-vous », que notre surprise réciproque est la plus grande… « Fontarneau, tout au bout de l’allée, une des dernières maisons sur la droite.. ! » Autant dire qu’à quelques années près, cet homme à côté dans l’avion vers Dubaï et moi-même, nous aurions été voisins à Poitiers, capitale du gâteau de fromage et des études juridiques en dilettante…

 

Voilà pour la première aventure. Avant d’attaquer le programme à proprement parler, nous avions convenu avec Mister Jacques Antoine Lecointre, une des références Dubaïote en Private Banking et accessoirement mon cousin, que je passerai quelques jours chez lui afin de m’acclimater (rien de tel que les 40° à l’ombre de Dubaï pour se remettre dans le bain…) et vérifier qu’il ne manque rien à mon petit sac. Si l’on ne tient pas compte de son retard à l’arrivée (une longue nuit blanche pour boucler un dossier sensible, je crois) tout c’est vraiment déroulé dans les meilleures conditions possibles. Le chaud humide saisit instantanément, tout comme l’architecture et la démesure de cette ville bordée par le Golfe Persique à l’Ouest et le désert de toute autre part… Des autoroutes en veux-tu en voilà, des immeubles au long de la grande artère de Cheik Zayed, et tout autour l’immensité des sables, des réalisations architecturales à donner le vertige, une concentration de voitures de luxe à faire pâlir d’envie (et Dieu sait que ce n’est pas facile) nos amis Suisses, des Cheiks (pas en bois) et des Emirs à l’intérieur, et pour faire tourner tout ça, une armée d’esclave importés pour l’essentiel d’Inde et du Pakistan qui construisent, nettoient, gardent, et vivent comme des reclus dans les quartiers réservés, voire dans de grands ensembles construits pour eux dans le désert… Ville de paradoxe où cohabitent l’argent et la religion, l’un donnant tous les droits quand l’autre impose toutes les limites, c’est ainsi qu’on peut simultanément feuilleter un magazine occidental où chaque excès de nudité aura été noirci manuellement au marqueur, tout en admirant au bas de l’immeuble la démarche chaloupée de quelque péripatéticienne des tropiques… C’est ainsi encore que l’alcool interdit à la vente dans un grand nombre de lieux de restauration est consommé sans tabou ni limite dans ceux où il est autorisé.

Une chose qui frappe encore, en plus du videur de la boîte dans laquelle « désolé tu ne peux pas rentrer en tong n’insiste pas attention paf ! », c’est la qualité des matériaux dans lesquels sont construits à grande vitesse par des ouvriers pas toujours qualifiés, les trois quarts de ces monuments sortis de nulle part… De la marqueterie sur les portes coupe-feu en bois massifs, du marbre dans le moindre hall d’immeuble, le clou de cette démonstration du pouvoir de l’argent est sans conteste l’ensemble gigantesque qui entoure la tour symbolique de Dubaï, le Burj Al Arab. Cette petite ville inventée de toute pièce reproduit ce qu’aurait pu être l’architecture locale avec un luxe de détails, une débauche de moyens, un magnificence des matériaux qui laissent rêveur… Mais laissons le rêve à d’autres et poursuivons vers des contrées plus authentiques, comme l’est indiscutablement le Yémen !

 

                                                      

 

5-10 Juillet, saut temporel à San’a, capitale du Yémen

 

Tiens, ça change… Voici là première chose qui vient à l’esprit quand on se réveille à l’aéroport de San’a après avoir quitté Dubaï à peine de heures plus tôt… L’esprit encore embrouillé des agapes de la veille, un réveil matinal pour attraper l’avion de 6h00, et l’on se croit encore en plein rêve en pénétrant dans le hall de l’aéroport… Les Yéménites sont vêtus de longues tuniques blanches ou rayées, les épaules ou la tête couvertes d’un vaste châle ou d’un turban, à la ceinture, enfin, un imposant poignard au manche incrusté de nacre… Ne manquent que chevaux et fusils pour que le tableau soit parfait… Il suffit de sortir un peu pour trouver tout cela. Chevaux, de moins en moins, certes, et puis on est quand même à la capitale… mais des fusils, ça oui, Kalachnikov, AK47 ou Uzi, je ne sais (victime de la suppression du service militaire, mes leçons en l’espèce se limitent en effet à la lecture assidue des aventures de SAS, qui, comme chacun sait, défouraille plus volontiers d’autres armes…) Bref,  c‘est plus que surprenant, et plus surprenant encore : tout ces fiers gaillards se baladent main dans la main, c’est trop chou ! Existe-t-il un lien avec ces femmes, toutes de noir vêtues, dont on ne voit, dans le meilleur des cas, que les yeux, yeux que l’on doit même la plupart du temps se contenter d’imaginer ! Comme tu disais, mon cher Yves, « les Yéménites, tu verras… ». Et bien je vois ! Pour ce qui est du fantasme, il y a matière, et comme tout bon fantasme, peu de chance de passer ce stade ! Mais ce n’est pas San'a, le Souk Intégralvraiment l’objet du voyage, revenons donc à nos affaires.

Une fois à l’aéroport, donc, la première mission est trouver un peu de monnaie pour le bus qui va vers San’a, si j’en crois mon flair et les signes éloquents, bras tendu vers le lointain, que me font quelques militaires en faction que j’interroge. Les distributeurs de billet ne me proposant que des dollars, merci j’ai déjà, je me retourne vers un semblant de bureau de change avec la certitude d’être enfumé à la sortie… Imprudent que je suis, je ne me suis pas enquis du taux avant d’arriver, j’accepte donc sans rechigner celui que me propose le préposé, mais je me rattrape tant bien que mal en ne changeant qu’un tout petit billet de 20… Bien m’en prend, d’abord parce que j’apprendrais plus tard que les 180 rials yéménites qu’il me propose sont bien en dessous des 191 de rigueur, ensuite parce que 20 x 180, ça va suffisamment vite à compter pour se rendre compte qu’il manquait un ou deux billets… Inévitable péripétie, sur laquelle nous passons assez vite pour prendre le bus, enfin le minibus, genre Model F de Toyota, où logent sans broncher 15 personnes, en direction du centre ville. Et bien mes amis, c’est une grande foire, ce centre là ! Ca grouille, bel euphémisme, c’est le souk, voilà une métonymie…, et rien ne sert d’avoir fait 6 années de latin, puisque tout est fait, dit ou écrit en arabe, qui franchement n’a pas grand-chose à voir avec ce nos vieilles références. La meilleure chose à faire, dans ce cas là, c’est de commencer par se restaurer… Ce qui n’est pas la pire des idées, et surtout une source nouvelle de surprises…

Dans le désordre : ne pas chercher les couverts, il n’y en a pas. Le pain, présenté sous forme de galettes ou de petites baguettes, sert à attraper ce qui se trouve dans l’assiette. Les journaux, ici, ne sont pas vulgairement appelé torchons comme chez nous, puisqu’ils servent plutôt de nappe, voire d’assiette lorsque la nourriture s’y prête (pour le ½ poulet ou le poisson par exemple, pas pour l’omelette arrangée servie dans une écuelle !). Le thé, lorsqu’il n’est pas en vrac, est présenté sous forme de sachet de la marque…Yementon. Mais foin de toutes ces remarques, c’est bon, revigorant, et c’est bien ce qui compte ! Architecture étagée...

Ceci fait, je m’enquière sur le Lonely Planet de l’adresse du Centre Culturel Français, où je souhaite recueillir quelques conseils propres à faciliter mon installation provisoire à San’a. United  Nations Street. Rien de plus simple semble-t-il. Pas tant que ça pour le taxi qui s’arrête trois fois pour demander aux collègues (le compteur tourne toujours, laissez, c’est pour moi…) puis m’entraîne dans un détour que même ses confrères parisiens n’oseraient pas tenter avec le plus crédule de touristes. C’est moi, armé de mon plan Lonely, qui le guide au final, puisqu’il a manifestement une autre idée en tête que la rue où je souhaite aboutir… A sa décharge, quand même, le fait que les rues de San’a soient dotées de plusieurs noms, ou numéros, et qu’il est plus simple de donner un grand bâtiment en référence qu’une rue dont ils n’ont souvent pas connaissance. Quant au Centre Culturel Français, il aurait pu chercher longtemps (je sais, je l’ai fait à pieds), puisqu’il a déménagé depuis un bon moment à proximité de l’Ambassade, rue 21 ou presque… J’y arrive donc, armé de mon sac à dos, et fais la connaissance de Robin, stagiaire pour quelques mois ici, qui me guide jusqu’à l’hôtel dont je rêve depuis la descente de l’avion pour poser mon sac et prendre une douche. L’Arabian Felix Hotel, au cœur de la vieille ville, doté de chambre tout ce qu’il y a de typique, et de prix qui sont un peu trop en rapport avec sa situation centrale… Qu’importe, ça fait du bien de se poser, et de pouvoir découvrir la ville sans l’embarras d’un bon gros sac à dos.

                                                                                    

Première réflexion que je me fais : ils ont un gros problème de dentiste dans ce pays… Des chiques énormes dans chaque bouche adulte et masculine, c’est tout à fait déconcertant. Que fait l’Association Mondiale de la Santé Buccale, à part des pubs..? Réponse : elle s’occupe de ce qui la regarde, c'est-à-dire rien en l’occurrence, puisqu’il ne s’agit pas d’inflammation des gencives, comme je l’ai cru au premier abord, mais de boules de Qat, une plante narcotique produite localement, qui fait le bonheur de chaque mâle adulte en âge de "qater". Une grosse partie de l’économie agricole repose en effet sur la culture de cette plante, dont la production est consommée quotidiennement par des millions de yéménites, qui ralentissent de fait toute autre activité pour s’envoyer en l’air gentiment autour d’un thé ou d’un verre d’eau entre amis. C’est sympathique à voir, d’ailleurs l’état ne semble pas faire de gros efforts pour limiter cette "activité" dont une des vertus essentielle est certainement d’annihiler toute velléité de réflexions sur la démocratie à l’irakienne dont est doté le Yémen. Sans parler du coût de cette passion chez les nombreux yéménites qui "qatent" quotidennement, ceci pouvant représenter de 50 à 70% du salaire minimum… Je ne pense pas être le premier à faire ce jeu de mot, mais parfois l’originalité doit céder le pas à l’efficacité..: c’est tout simplement Qatastrophique !!! Même si c’est pas mauvais, ok…

Gamin de San'aPour ma première sortie dans l’enchevêtrement des ruelles de la vieille, je tombe nez à nez, au bout de 50 mètres, avec une bande de gamins en train de faire une partie de billard indien, assis sur les pavés au milieu du passage… Alors là les drôles, vous allez voir ce qu’un vieux briscard sait faire. Malheureusement nous n’avons pas les mêmes règles… quant à parler d’une surface lisse et "huilée" pour faire bouger le palet, même pas la peine d’y songer. Ceux qui connaissent ce jeu comprendront. Enfin bref, malgré une résistance acharnée, je suis plié en deux temps trois mouvements, mais au moins ai-je passé un bon moment entouré d’enfants (de jeune à très jeune, impossible d’être plus explicite sur les âges…). Pour ne pas être entouré d’enfants d’ailleurs, il faut vraiment le vouloir, car ils sont ici en nombre, et ce n’est pas fini… Doté d’une population d’un peu plus de 20 millions d’habitants à l’heure actuelle, douée d’une démographie galopante (sans doute que dévêtues de noir…) les prévisions les plus sérieuses annoncent 40 millions d’habitants dans 20 ans… Ca en fait du jeune…
Et puis la promenade reprend son cours. Tous, jeunes et moins jeunes, sont d’une grande douceur, d’une amabilité naturelle très attachante. Ils mettent instantanément le peu qu’ils connaissent d’anglais à votre service, Hello, Where are You from, Welcome in my country, c’est simple, gratuit, et réellement plaisant ! A part ce petit imam, croisé devant sa mosquée à l’heure de la prière, qui voulait absolument me faire rentrer, à condition que je récite après lui… Allah ackbar, allah illah ackbar… l’orthographe est incertaine, mais ce dont je suis certain c’est que c’était de la conversion au rabais, et quitte à faire le pas, autant que ce soit après mûre réflexion et savant enseignement…

Bref, à ce rythme là, le temps passe vite à San’a. D’autant plus lorsque nous est donnée la chance de rencontrer, au cœur du souk dans un "fundunk" (hôtel) entièrementLe déluge chaque jour restauré par la municipalité la personne en charge d’une petite association, Hope in their Hands. Française, Fanny Beuzient a été sollicitée pour mettre sur pied et donner son autonomie à un projet visant à offrir aux femmes yéménites une certaine indépendance financière et surtout la reconnaissance de leur travail en vendant les produits artisanaux qu’elles fabriquent déjà souvent. N’hésitez pas à lire l’article les concernant et à venir les visiter si vous passez au Yémen, ou à la contacter si vous pensez d’une manière ou d’une autre pouvoir l’aider.

Des informations contradictoires circulant sur la mobilité des étrangers dans le pays, confusion renforcée depuis les attentats survenus à Londres, j’achète mon billet de bus pour Aden (400 km, 1200 rials, environ 5 euros, qui dit mieux ?) avant de me rendre au siège de la police touristique faire enregistrer mon déplacement. Précaution apparemment superflue, mais mieux vaut trop que pas assez m’a-t-on dit… Et c’est donc en toute quiétude que je vais prendre le bus dimanche matin pour Aden, non sans avoir essuyé une pluie torrentielle comme dont le pays est coutumier a cette saison, qui a tôt fait de transformer les routes, et particulièrement celle qui traverse la vieille ville en contrebas, en Rio Grande de la Péninsule Arabique.

 


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