1er-3 Septembre, et vogue la galère sur le Rufiji !
Durant la première guerre mondiale, un navire allemand harcelait ceux des alliés dans l’Océan Indien, lançant depuis son repère tanzanien des raids aussi courts qu’efficaces avant de disparaître dans l’embouchure du Rufiji, où il savait disparaître pour se ravitailler en attendant d’autres missions. Réputé impropre à la navigation, ce fleuve avait en effet été dragué avant la guerre par les allemands qui contrôlaient alors le Tanganyka (Afrique Orientale Allemande). Ce bâtiment portait un nom : le Königsberg, qui tombera finalement aux mains des anglais. C’est à son bord que se trouvent Corto et le commandement des forces alliées en Afrique à la fin de l’album des Ethiopiques, c’est à sa recherche que j’avais décidé de partir en quittant Dar es Salaam, fort des conseils recueillis auprès de Gérard Blénet et de sa femme Hellen.
A naïf (cf. l’affaire du petit bleu de Dar…), naïf et demi, je n’ignore évidemment pas qu’une épave de navire de guerre n’a plus grande chance de se trouver sagement accostée à m’attendre quelque part dans la forêt tanzanienne depuis près de 90 ans. Ce que je sais en revanche, c’est qu’une pièce de cette épave a été "offerte" par les anglais au gouverneur d’Utété, bourgade fluviale à proximité de laquelle elle devait certainement se trouver au moment de son démantèlement. En conséquence, direction Utété. Je monte dans un bus qui semble y aller, du moins me l’a-t-on indiqué. En fait de quoi tout le monde descend finalement à Ikwiriri… N’ayant pas de carte précise de la région, j’estime sur la base de la vitesse du vent et de la position du soleil que cette halte est idéale, et que c’est là que je passerai la nuit. D’autant que ce haut lieu du transit routier m’apparaît tout à fait sympathique, et qu’il n’y a de toute façon plus de voiture en partance pour Utété…
Sur la base des infos préalablement recueillies, j’envisage même d’en profiter pour aller traverser un peu plus loin le Rufiji sur le bac qui assure depuis des années la liaison d’une rive à l’autre en attendant que le pont annoncé soit achevé. Ca me donnera toujours l’occasion de faire un peu de bateau, et qui sait de retrouver quelques ambiances qu’ont du connaître dans la région les matelots du Königsberg. A ce moment là, me répond on, il faut suivre neuf kilomètres d’une petite piste de terre qui arrive au petit village de Ndundu d’où part le bac. Et si je le souhaite, puisque c’est le seul moyen de s’y rendre, Paul se propose de m’y amener sur le porte-bagages de son vélo, moyennant une modeste contrepartie financière. Marché conclu, et nous voici partis sous le soleil de 14h00 en direction de Ndundu, lui pédalant comme un pro, moi suant sang et eau pour me tenir en équilibre sur son porte-bagages sans savoir où poser mes pieds, où m’accrocher, comment tenir mon sac acheté la veille dont les deux lanières m’ont claqué dans les doigts dès qu’il fut plein… Bref, c’est parti, nous avançons, c’est l’essentiel, 20, 50, 100 mètres, jusqu’à ce que la chaîne ne saute… Qu’à cela ne tienne, mon ami semble bien doué, et rassemble les morceaux éparpillés en deux temps trois mouvements, j’ai à peine le temps de me remettre, à l’ombre d’un grand arbre, de cette première étape que nous repartons déjà. 100, 200, 500 mètres, c’est parti, quand défaille notre réparation de fortune (je dis notre parce que je suis avec lui de tout cœur, ça va de soi). Cette fois nous sommes en plein cagnard, mais qu’à cela ne tienne… Pendant que mon compagnon cherche le morceau de chaîne dans la poussière, je commence à me demander s’il ne serait pas prudent de faire demi-tour, tant qu’il est encore temps. Et finalement c’est lui qui me coupe dans mes réflexions, ça y est missié la bécane elle est tout réparée. Cette fois nous sommes lancés, un, puis deux et trois kilomètres, je commence à me caler et lui à bien suer, quand, tiens comme c’est bizarre, nous déraillons, chaîne en berne… Mais là, plus moyen de mettre la main sur le "morceau qui manque"… Il cherche, il cherche, et moi je cherche aussi, comment me sortir de ce guêpier. Et puis nous vient en sens inverse un cycliste un peu plus chanceux, ou tout simplement mieux équipé… Palabres et pourparlers, il y a quand même de gros enjeux financiers, et c’est finalement l’autre qui repart vers Ikwiriri en poussant le vélo déchaîné, tandis que nous enchaînons plus vite que jamais sur notre machine tellement perfectionnée qu’elle ne tombe même pas en rade avant l’arrivée… Le pied !
Une fois sur place, après avoir repris notre souffle, lui d’avoir trop pédalé, moi d’être resté dans son vent pendant tout le temps du trajet… (c’est douteux comme blague, mais c’est vécu) je tombe une fois encore un peu des nues… Le bac sur lequel je comptais n’a en effet pas quitté la grève depuis au moins trois ans, depuis que le pont a été achevé (on m’avait pourtant garanti que la construction financée par les Saoudiens ou le Koweit était interrompue depuis la guerre…). Du coup, il rouille tranquillement sur la plage ! Ca ne remplace pas celle du Königsberg, mais c’est une belle épave quand même. Et donc, pas moyen de traverser, sauf en pirogue mais ohé ohé, je ne sais pas pagayer, et les piroguiers sont partis se baigner, et puis il ne me semble pas y avoir grand-chose de plus de l’autre côté qu’ici à Ndundu… C’est ainsi ! Nous voici donc repartis pour Ikwiriri, où je n’ai qu’à attendre le lendemain matin pour trouver une voiture en direction d’Utété. Pour faire court sur le reste de la journée, reconnaissons que, tout nœud routier qu’elle soit, Ikwiriri n’offre, à l’exception d’une multitude de petits bars plus ou moins borgnes, guère de distraction, et que le temps s’y écoule bien lentement… Suffisamment pour en bien profiter en tout cas !
Lendemain matin, réveil au son du coq (forcément, quand on s’est couché avec les poules…), début de la mission Utété ! Première acte : trouver la voiture qui s’y rend. Pas le plus compliqué, tant les gens sont avenants et toujours prêts à aider, même si je suis un peu sur la réserve depuis Dar… Bien, la voiture trouvée, ne reste plus qu’à attendre qu’elle soit pleine pour démarrer. Ce qui ne tarde pas trop non plus, et vers les 7h30 nous sommes déjà partis pour couvrir les 35 kilomètres qui nous séparent du point d’arrivée. Syndrome Ikwiriri, la ville que vous ne quitterez pas par hasard, que sais-je, toujours est-il qu’à peine plus loin qu’à l’endroit où nous déraillions pour la première fois la veille, la voiture en fait autant, carburateur encrassé..! Qu’à cela ne tienne, avec deux clous et trois verres en plastique, on démonte le moteur et tout est nettoyé en moins de temps qu’il n’en faut pour fumer deux cigarettes (si si, j’ai testé… ça pourrait même être un des critères de l’Auto-journal, tellement c’est fiable !) Deuxième halte, environ cinq kilomètres plus loin, le pneu arrière droit est crevé (personnellement j’avais pris tous les paris sur celui du conducteur, mais je ne m’y connais pas encore assez en mécanique africaine… il faut dire aussi que nous venions de quitter l’asphalte pour la piste, ce qui fausse un peu les calculs pour !) Bref, en deux cigarettes et demi cette fois, le tour est joué avec un vieux chewing-gum, et nous repartons pour les quelques 25 kilomètres qu’il nous reste à franchir ! Sauf qu’évidemment, jamais deux sans trois, le Christ lui-même en fit l’expérience… à ceci près qu’en l’occurrence, la voiture ne s’est jamais relevée : deux clous, trois verres en plastique et un chewing-gum ne suffiront jamais à remplacer un essieu cassé, et nous avons donc terminé la ballade à pied, ç’est bon pour la santé. Plaisanterie à part, s’il j’avais quelque fois pu céder à l’envie qui me tenait de râler contre cette épreuve indue…, la stoïque noblesse des femmes et des enfants qui nous accompagnaient dans l’épopée m’en a instantanément ôté tout désir. Pas un gémissement, pas un reproche, juste une longue marche silencieuse de quinze kilomètres sous le soleil de cette belle matinée… Chapeau. L’une d’elles, âgée d’une dizaine d’années, allant jusqu’à se charger en plus de ce qu’elle porte en équilibre
sur la tête, du cartable d’un homme qui marche à mes côtés, dont j’apprend plus tard qu’il à 74 ans ! Respect mademoiselle, et merci pour cette leçon d’abnégation.
Nous arrivons finalement à Utété, tant désiré et désormais tout autant méritée… L’aventure n’est pas terminée. La marche n’était qu’une mise en bouche concernant la patience dont il faut savoir faire preuve pour arriver ici à ses fins. Je viens faire la photo d’une espèce de porte de navire de guerre enchâssée dans un plot en béton, je sais que ce plot se trouve à proximité des bâtiments de l’administration du district, je touche donc au but. A ceci près qu’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir prendre un cliché comme ça… A proximité des bâtiments du district qui plus est ! Interpellé par un gendarme alors que j’arrive sur zone, je suis sommé de décliner mon identité et de m’enregistrer comme touriste auprès des autorités. Pas de problème a priori, sauf que nous sommes justement le week-end, et que les autorités ne sont pas là, évidemment, mais chez elles, dans les champs ou dieu sait où encore. Il me faut donc dans un premier temps attendre pendant une demi-heure au district un premier sous chef, qui me guide ensuite dans le village à la rencontre des différentes strates de l’autorité locale, chacune très heureuse de faire ma connaissance, d’apprendre l’objet de ma visite, et de me renvoyer vers un simple confrère ou une autorité supérieure pour l’informer à son tour ce qui m’amène ici… Deux heures de présentations et de ronds de jambes pour arriver, in fine, à prendre la photo qui m’a valu tout ce trajet. Même si l’objet n’est pas à la hauteur
esthétique de ce que j’espérais, quelle libération, quelle joie, quel bonheur ! C’est fait, ça y est, j’y suis arrivé. Il ne me reste qu’à attendre… le lendemain, qu’un taxi collectif veuille bien me prendre pour me ramener, via Ikwiriri (étape incontournable, je vous l’ai dit), à Dar es Salaam, d’où j’ai prévu de prendre un bus en direction du Kenya le surlendemain.
Je tourne enfin la page de la Tanzanie, et ne dois passer à Nairobi que le temps d’obtenir une prolongation de mon visa éthiopien, deux jours de plus afin d’aller rendre visite aux tribus Afars ou Caraillous, dans l’est d’Addis Abeba… Finalement, ce n’est pas si compliqué que ça !
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