26-31 Août, Dar es Salaam, retour aux fondamentaux !
 
Père, éloigne ta progéniture, toi qui lis à haute voix, prépare tes boules Quies, je vais hurler ma colère. Mère, voile d’une main chaste les yeux de ton enfant, sensible de la feuille, recule toi de l’écran, je vais jeter pêle-mêle en des termes parfois choquants ma hargne et mon désarroi dans les instants qui viennent !
Putain de bordel de merde…  Ca y est, ça commence à sortir ! Désolé, c'est pas beau, mais c'est salutaire ! Je me suis fait avoir comme un bleu. Comme un bleu bite je dirais même si j’avais jamais fait l’armée, mais ça je ne peux pas, je suis de la génération Juppé... Merci Alain. Comme un bleu. Tout avait pourtant bien commencé : en lieu et place des trois jours pour joindre Mayotte, deux m'avaient suffit à revenir sur la terre ferme de ce beau continent africain. Une première nuit à Moroni, escale désormais incontournable pour qui veut s’évader de Mamoudzou pour rejoindre le continent pourtant proche, très bien ! Faida et Fatima, les deux soeurs, tiennent parfaitement leur pension à proximité du marché, les taxis sont toujours près à vous arnaquer gentiment, mais sans excès, l’aéroport international de Hahaya est toujours aussi loin du centre ville et dépourvu d’infrastructures dignes de son rang, mais tout cela est tellement sympathique, authentique.
A Dar en revanche, tout change... On sent que le progrès est là (l’aéroport est équipé d’un réseau WiFi, c’est dire), les taxis ne lésinent pas sur le prix pour rejoindre le centre ville, mais disons que c’est le jeu. Quand vous lui demandez un hôtel pas cher, il vous conduit direct sur une pension à 50$, mais disons qu’on n’a pas forcément les mêmes moyens... Et quand, après avoir trouvé vous même l’hôtel de vos rêves (question tarif en tout cas...) vous tombez sur un gars qui parle français et se propose de vous accompagner, normalement il n’y a pas de raison de –trop– se méfier. Des gars sympas, moi qui me flatte d’avoir un peu voyagé, y’en a...
Sauf que celui-ci, en bon pro, n’a pas ménagé sa peine. Et n’a pas mis moins de trois heures à me suivre, me raconter sa vie (que je crois maintenant inventée de toute pièce), me guide de ci de là, avant de m’entraîner finalement dans un coin tout ce qu’il y a de sympathique, mais un peu loin du centre, pour boire une ou deux bières. Deux chacun pour être tout à fait honnête, je les ai payées de ma poche, bonne poire, je le sais. Entendez-vous la musique un peu stressante qui monte derrière ces images apparemment banales ? Sentez-vous le regard du tueur se poser régulièrement sur la nuque de la victime innocente, ou plutôt coupable de sa seule naïve et inébranlable confiance en l’espèce humaine..? Vous les voyez se diriger d’un pas hardi vers le taxi complice dans la nuit noire, comme tout et tous d’ailleurs à cette heure (pas sept, huit heures en fait) dans ce pays...? Et le taxi qui s’éloigne, vous le voyez, ou plutôt vous l’imaginez, feux éteints, roulant dans la nuit noire, comme tout un chacun du reste dans ce pays à cette heure avancée, droit vers le lieu du crime, ou pas droit justement, prenant maints et maints petits détours quand la route semblait si simple à l’aller ? Et ce fumier de grand con de chauffeur qui est pris d’une soudaine envie d’uriner au beau milieu d’une allée bien sombre, entre deux grands terrains vagues, comme si ça ne pouvaient pas attendre un bon vieux réverbère à clébards... Et tout à coup, surgissant de nul part, sortant du noir donc, deux espèces de grands... difficile à dire sans lumière... ah si, il y en a un qui esquisse un sourire sadique, impeccable dentition carnassière typique du grand noir en maraude, deux espèces de grands noirs donc, qui montent dans le taxi, et vous prie de bien vouloir décliner votre monnaie, sinon y va y avoir du petit blanc partout sur les murs. Merci j’ai pas soif, mais le bourru s’énerve. La bourse ou la vie. C’est un peu éculé comme proposition cher ami, on se croirait au Moyen Age, vous n’auriez rien de plus élaboré ? Ah bon, pas envie de plaisanter, et bien puisque tu as déjà la main dans mon portefeuille, pourquoi ne pas te servir et restons en là ! Marché conclu, la belle aubaine, vous savez que vous feriez un malheur dans les affaires. Je vous avance, mon taxi va vous déposer ? Ah, c’est moi, je descends ici, c’est parfait, bon voyage alors, mais ne vous donnez pas la peine de repasser, j’aime rester sur une bonne impression, vous avez été fantastique. Allez salut Barracuda, moi aussi j’adore qu’un plan se déroule sans accrocs, n’est pas Looping... Ca y est, la voiture est loin, je suis seul... ça oui, pour être seul... Enculés ! et que je ne vous recroise pas tous les quatre, sinon, sinon... enculés va. Bon, et bien il ne me reste plus qu’à rentrer à pied !
Voilà, mère, ôte la main des yeux de ton pur enfant, la farce est jouée... Ah non, tu peux y recoller devant les mirettes, voici qu’une voiture avance, sait-on jamais... Un taxi. Ma ! Ca pour oune bonne fortoune... Pour peu qu’il soit intègre –statistiquement, les chances sont de mon côté, ils ne peuvent pas être tous de la confrérie des enfoirés– il devrait pouvoir me ramener à domicile plus vite que me pieds, qui ne savent de toute façon plus où donner de la tête, c’est vous dire l’état dans lequel ils m’ont laissé. Vous vous demandez peut-être comment je vais le payer... Arzent pas problème ! Mais amis aux noirs desseins, gentlemen cambrioleurs, ont un peu minaudé devant mes petites coupures, qui semblaient les encombrer plus qu’autre chose, de même qu’ils ne sont absolument pas intéressés à mon passeport, mes cartes de crédit, mon appareil photo ni même à la bague en acier plaqué que m’avait pourtant offert avec tant de manière un vieil édenté turc rencontré dans les bas fonds d’Izmir... J’ai donc, à ce moment là, de quoi rentrer !

C’est sans compter sans le handicap de la langue...  Bien qu’il me prenne à son bord sans rechigner, il apparaît clairement dès les premiers cent mètres que le chauffeur ne sait manifestement pas quoi faire de moi ! Un premier arrêt pour demander mon chemin auprès d’un groupe de taxi désoeuvré est vain, un second pas plus productif (et en ces coins de la ville, ou plutôt de la campagne, il faut les trouver les taxis...) Au troisième cependant, voici que surgit du lot une sorte de femme, mi-pro mi-mondaine, qui s’exprime, ô joie, dans un anglais parfait ! Je vous la fait en français, ça ira plus vite... et ça mettra moins mon orgueil de mâle à mal : « peut-être puis-je vous apporter mon aide, je vous vois plongé dans l’embarras, où souhaitez-vous que ce chauffeur vous conduise..?  A l’Holiday Hotel, oh, très bien, si vous permettez je vous accompagne, mon hôtel se trouve justement à deux pas. » Chemin faisant je lui explique ma situation « Oh, mais comment pensez-vous payer ce taxi, je suis moi-même dans le plus grand embarras, on m’a volé toutes mes affaires, voyez vous je sors à l’instant de la piscine [un truc mouillé à l’appui de ses dires sort instantanément d’un sac en plastique] et je n’ai plus ni portable, ni argent, ni rien, c’est terrible. » Rassurée sur l’état provisoire de mes finances, la belle se reprend « Mon dieu, Honey [c’est moi], tu dois être tout chamboulé, nous pouvons aller prendre un verre si tu veux pour te remonter »  Ok, mais je vais d’abord aller déposer mes affaires ou ce qu’il en reste à l’abri dans ma chambre et après, pas de problème... Bon, évidemment, l’ « Holiday » auquel elle pensait s’avère être « Inn », quand le mien est bien moins fun, ce qui, outre un sérieux détour en taxi (et prix en fonction pour moi), lui vaut une première déception... Quant au seul bar ouvert à proximité de ma piaule (c’est le terme qui convient, je l’admets, mais bon, je viens de me faire dévaliser quand même), il s’agit en tout et pour tout d’une paire de chaises posées sur le trottoir où une serveuse mal lunée propose quelques bouteilles de bières juste fraîches... C’est le coup fatal. Ma belle finit la sienne et s’éclipse en me proposant pour le lendemain un rendez-vous au bar du Sheraton, « un peu plus calme quand même... » et se demande à voix haute comment elle va bien pouvoir faire pour payer le taxi du retour... Question qui me laisse sans voix, à ce stade de la soirée j’ai perdu tout répondant, désolé, Honey ! A plus, et bon débarras.


Mère, garde ta main à sa place, l’affaire n’est pas finie. La nuit fût bonne, merci. Mais je recroise le lendemain midi Dulcinée (Sandra en fait, qui m’avait déclaré parler un si parfait anglais du fait de son travail de nurse dans un hôpital de Londres...) dans une sorte de pizzeria à la mode en compagnie d’une de ses consoeurs, aussi nurse qu’elle, quoiqu’un peu plus pro et sans doute un peu moins mondaine... Le portefeuille grand ouvert de mon aide de camp me rassure sur ses finances, elle s’est apparemment refait une santé depuis la veille. Quant à sa boutique à Dar, me confie l’autre lorsque nous sommes seuls un instant, elle ne marche pas très bien en ce moment. Ah. Ben mince alors. Si je pouvais l’aider...
Enfin voilà. Ces diverses rencontres ont marqué mon arrivée en Tanzanie. J’ai bien rigolé, mais il me faut maintenant passer à des choses plus sérieuses. C’est dans ce but que je me rends chez Gérard Blenet, qui a monté dans le nord du pays une agence de Safari il y a quelques années, dont le nom est inspiré d’un héros pour lequel il partage avec sa femme tanzanienne, Hellen, une vraie passion : Corto Safari ! Ses conseils ne me seront pas de trop pour retrouver au sud de la capitale, dans l’embouchure d’une rivière qui se nomme Rufiji, les traces du passage d’un marin qui vint y affronter, en compagnie des Hommes-Léopards, quelques ignobles crapules allemande ou égyptienne sans foi ni loi.

Je vous raconterai ! 
 


Suite du parcours vers sur le Rufiji,
retour vers le paradis enchanteur de Mayotte,
à moins que vous ne souhaitiez même revenir à la page d'accueil !

 

 
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