Avant de prendre le 4x4 du bitume djiboutien aux pistes du Somaliland, laissez moi vous compter l’anecdote du voyageur qui voulait voyager authentique et à moindre frais… Il était une fois, dans un petit pays d’Afrique, un jeune homme (plus tout à fait si jeune d’ailleurs, puisqu’il avait déjà passé la trentaine, grand Dieu…) qui souhaitait passer d’une contrée à sa voisine « comme les gens d’ici (à là) », fantasme de voyageur occidental, peut-être, mais aussi réponse à une certaine réalité économique. Hasard ou coalition des forces du destin, il lui fallu pas moins de deux jours pour arriver à ses fins quant la solution théorique aurait put se régler en moins d’une heure ! Décryptage : j’ai pris l’avion d’Addis-Abeba à Djibouti afin d’atterrir un soir vers 20h00, et de repartir le lendemain après midi dans l’un des nombreux véhicules qui assure quotidiennement la liaison Djibouti-Hargueyssa. Accompagné d’un ami djiboutien, je me rendis dans la matinée au point de rencontre de ces modernes équipages (type Land Cruiser vieux d’une vingtaine d’années, chargés comme des mulets si les mulets pouvaient prendre 15 personnes sur leur dos et tout l’équipement qu’ils amènent avec eux lors d’un tel voyage), et nous prîmes sans traîner rendez-vous pour le début d’après-midi. Ils devaient venir me chercher au restaurant du susdit ami, Abdi (à côté de la base aérienne française de Djib’, à ne manquer sous aucun prétexte si vous passez dans le coin, particulièrement pour y déguster ses jus de fruits frais). Avance m’avait été demandée sur le prix du trajet, prudence m’avait conseillé d’attendre d’être monté pour m’en acquitter. Je n’ai eu qu’à me féliciter de cette précaution lorsqu’à 18h00, au terme d’une attente de quatre heures, Abdi m’a confirmé ce que je commençais à penser : ils ne viendront plus désormais, puisque la frontière, à 30 kilomètres seulement, ferme à cette heure précise, et que cela nous empêcherait de repartir avant le lendemain matin.

Un conseil de guerre tenu dans l’instant abouti à cette décision : tant pis pour l’authentique, je ferai le trajet en avion, économisant ainsi une journée de voyage et surtout une nuit de fatigue à être bringuebalé dans le 4x4, arrivant finalement presqu’en même temps que si j’avais pris place à bord de la voiture ; tant pis pour les économies, en lieu et place des 6.000 francs djiboutiens que me coûtait la première formule, j’en serai pour 20.000 du billet sec plus les 3.000 de taxe d’aéroport.

Oui mais voilà, quand le destin s’en mêle… Le lendemain à l’aéroport, où je me rends pour acheter mon billet trois heures avant le départ annoncé du l’avion, on commence par me dire que malgré la présence d’une agence dans l’aéroport, je dois aller à l’agence du centre ville pour acheter mon billet. Forcément, l’agence est dans la zone internationale où l’on accède sur présentation de son billet… Finalement, après maintes discussions avec toutes les personnes que je peux croiser, nous tombons finalement d’accord sur le fait que, peut-être, la responsable de l’agence va pouvoir venir jusqu’à moi, puis éditer mon billet, à condition que je paye en liquide. Ca, j’avais prévu, et j’arbore fièrement mon passeport et la somme exigée. Ah mais oui, mais passeport français, pour le Somaliland, ça veut dire obligation absolue de prendre un billet aller-retour, sans quoi les autorités de l’émigration d’Hargueyssa ne me laisseront jamais rentrer. Et des 20.000, on passe à 35.000 francs, auxquels s’ajoute toujours ceux qu’exigent les agents djiboutiens pour me libérer. Et comme ni aux uns ni aux autres je n’ai envie de faire de cadeau (sans compter que je n’ai pas tout cet argent sur moi, et qu’un distributeur à l’aéroport, faut quand même pas rêver !), je m’en retourne donc, avec la ferme intention de prendre la voiture, sans rendez-vous, de monter dedans en attendant qu’elle parte ! Repassant chez Abdi, il me dit que sa mère cette fois allait prendre les choses en mains, que je n’avais pas à m’inquiéter, et que je pouvais rester au restaurant en attendant. Je suis nourri, logé (on me pousse avec douceur mais fermeté vers une chambre où je suis sommé de faire… un somme avant de prendre la route !) et lorsque je me réveille, la mère est là pour me rassurer en me disant que la voiture ne va pas tarder. Bon, elle traîne bien un peu, mais finit effectivement par se pointer, et c’est donc au terme de deux journées d’attente que je finis par monter dans une voiture dont je me demande honnêtement comment elle pourra tenir les 15 heures que doit durer le trajet…

 

                                                                  

 

Suspicion confirmée par l’homme aux côtés duquel je prends place, qui m’informe que nous devions partir dans un 4x4 neuf, mais « on ne peut pas faire confiance à ces gens là ! ». Je sais… Heureusement, cette poubelle ne nous amènera qu’à la frontière, nous traverserons le no man’s land à pied avant de récupérer quelque chose de plus sûr en terre somalie. Et nous voilà partis ! Seize heures de piste plus loin, nous voici arrivés à Hargueysa, capitale su Somaliland indépendant. Avant cela bien sûr, il nous aura fallu traverser quelques 400 kilomètres de désert et de montagne, traverser aussi la nuit ponctuée de multiples arrêts, pour pousser la voiture qui n’avance plus, carburateur encrassé par l’essence frelatée achetée à la frontière…, pour dépanner un autre véhicule moins chanceux dont l’embrayage est cassé, pour retrouver la route dans une tempête de sable, pour faire les quelques prières liées aux devoirs du bon musulman, etc. Mais enfin, nous y voici, et je n’ai plus qu’à rejoindre mon ami Paul à son hôtel pour reprendre le cours de nos errances communes. Pour moi, à vrai dire, la suite envisagée prendrait bien la forme d’une petite douche puis d’un bon lit. Le conducteur du Land Cruiser me remet entre les mains d’un taxi qu’il a spécialement sélectionné, car "il sait où se trouve l’hôtel". Evidemment, cela n’empêche pas de s’arrêter trois fois en route pour demander le chemin, mais au final celui-ci se trouve à moins d’un kilomètre du point de prise en charge, ça va. Sauf que… sauf que, pour la course, le gentleman driver ne me demande pas moins de 20 dollars ! Je n’ai pas encore eu le temps de me familiariser avec les prix de la capitale somalie, mais c’est, à peu de choses près, ce que j’ai payé pour le transport depuis Djibouti… Je passe sur le détail des discussions, des insultes même (les premières depuis bien longtemps) pour arriver au résultat de notre accord unilatéral… 2 dollars, et j’ai confirmation dans les minutes qui suivent que c’est encore bien payé ! Ainsi va la vie. J’ai donc rejoint mon canadien, qui m’informe qu’il a suffisamment traîné ses sandales à Hargueysa, et qu’avec mon accord, nous pourrions partir dans l’après midi vers Berbera, après une petite promenade dans la ville dont on fait somme toute assez vite le tour ! Affaire conclue, j’en suis quitte pour remettre à plus tard la douche et le somme. Quoiqu’il n’y ait pas grand-chose qui date de plus de 10 ans, excepté les ruines de quelques maisons pas encore démolies ou simplement restaurées depuis la fin des combats, Hargueysa mérite d’être rapidement visitée, ne serait-ce que pour la chaleur de sa population. Ici, le blanc est un phénomène rare, surtout lorsqu’il ne vient pas comme journaliste ou acteur de la solidarité internationale, et l’accueil qui lui est fait n’est absolument pas dénaturé par les habitudes que le tourisme de masse imprime généralement. A titre d’exemple, les gens qui viennent quémander quelqu’aumônes n’ont pas l’habitude d’insister comme c’est le cas dans d’autres régions où l’on sait que c’est à l’usure que l’on obtient gain de cause… Ici, c’est oui et merci ou non et tant pis, point ! Sur le marché, le "blanc" n’est pas appréhendé comme une source substantielle de profit, mais comme un client potentiel un peu plus clair, c’est tout (pour info, mon chauffeur de taxi était djiboutien, désolé pour tous ses concitoyens que j’aime !). Quoique voilées en pays musulman, les filles n’hésitent pas à adresser de grands sourires, les hommes engagent volontiers la conversation aussi, bref, c’est une ambiance chaleureuse très réconfortante dans un décor d’après-guerre omniprésent. Il faut aussi, pour raconter Hargueysa, parler en deux mots du marché aux monnaies… Pays à l’indépendance autoproclamée, le Somaliland s’est rapidement occupé de prendre en charge quelques fonctions régaliennes essentielles visant à assurer son autonomie. S’il n’existe par exemple aucune infrastructure de poste (pour vos cartes postales, veuillez vous adresser à DHL…), le Somaliland a rapidement battu monnaie. Mais aujourd’hui, la plus grosse coupure est de 500 Somaliland Shilling. Or un dollar représente déjà 6500 Shilling, ce qui veut dire que l0 dollars valent 26 de leurs billets, ce qui nous donne naissance à des murs de billets sur le marché aux monnaies, comme vous pouvez le voir en image !

 

                       

                                                 Le monument national à la gloire de la fin de la guerre...                                                                                              Le marché des monnaies, avec ses barricades de billets !

 

Voilà. C’est juste une courte présentation de la ville et de son ambiance, puisque nous prenons la route vers Berbera en début d’après-midi. La question qui se pose préalablement : faut-il prévenir la maréchaussée de notre déplacement à l’intérieur du pays ou pas..? La rumeur des guides de voyage et autres sites internet laisse entendre que oui, car les touristes doivent se payer les services d’une escorte armée officielle, dans une voiture louée, et prétend que nous risquons d’être refoulé au premier barrage à la sortie de la capitale. Le bon sens populaire, par la bouche du chauffeur de minibus auquel nous nous adressons, assure qu’il n’y a pas de problème, et comme ses vitres sont teintées, nous décidons de nous en remettre à cette dernière forme de sagesse, de loin la plus économique ! Et bien nous en prend, puisqu’à aucun des 6 barrages présents sur les 250 kilomètres qui nous séparent de Berbera les gardes barrières ne montent dans le minibus. Deux ou trois mots échangés avec le chauffeur suffisent à faire lever l’obstacle, et nous arrivons sans obstacle à bon port. C’est le cas de la dire, puisque Berbera est LE port du Somiland, après avoir été une place longtemps tenue par les anglais, puis les russes et les américains, avant d’être presque totalement détruite par la guerre civile jusqu’en 1991. Aujourd’hui, la ville se partage entre vestiges de l’époque glorieuse sur deux ou trois étages tombés à l’abandon, murs en ruines issus de la guerre et constructions récentes d’un niveau où vivent les "berberians" ! Nous trouvons asile dans une pension sommaire subtilement nommée Horn of Africa, dont le patron à béquilles parle un parfait anglais et se trouve enchanté d’accueillir des visiteurs étrangers. Après la douche tant attendue, une petite sieste tant méritée, nous nous mettons en quête d’un éventuel navire reliant les côtes djiboutiennes. Peine perdue, il semble que les voies de navigation passant par Berbera ne rejoignent que le Yémen, ou descendent plus au sud, mais rien de ce que nous cherchons. Tant pis, au moins ces recherches nous valent-elles de rencontrer des gens tous plus dévoués les uns que les autres, nous assurant que nous pouvons revenir les voir au moindre problème pour tenter ensemble de trouver la solution. C’est toujours ça de pris.

Nous poursuivons donc notre visite de ce petit port de pêche, photographiant ici ou là tel point de vue, tel groupe d’enfants, tel dromadaire déambulant nonchalamment dans les rues de la cité, jusqu’à ce qu’un grand gaillard nous tombe dessus avec une douceur toute mielleuse en se présentant du ministère de l’information. Il souhaite juste savoir qui nous sommes, ce que nous photographions, éventuellement voir nos papiers, afin de nous connaître et nous protéger en cas de problème éventuel. Il n’apprécie pas forcément que je lui demande les siens, juste pour le connaître et me protéger en cas de problème, et nous nous quittons un peu en froid, que mon ami Paul tente d’adoucir en me reprochant ma méfiance et ma réaction antisociale. C’est pas de ma faute, mais quand je suis sur une décharge en train de photographier des dromadaires qui se repaissent en compagnie d’oiseaux marins, j’aime pas être harcelé de questions officielles par un inconnu ! Et ce que je supporte encore moins, c’est quand je m’apprête à prendre une photo d’une petite fille qui nous suit depuis cinq minutes, réclamant qu’on lui tire le portrait (qu’elle a d’ailleurs absolument charmant) et qu’une voiture déboule en crissant des pneus, qu’un inconnu à longue barbe ouvre sa fenêtre pour m’insulter au motif que je n’ai pas à prendre la photo d’une jeune fille nue (puisque non voilée, à 6 ans, la pauvrette), et me demande à son tour mon origine, mes papiers, mon hôtel… Bref, c’est encore un peu plus tendu que précédemment, le ton monte rapidement, et seule l’intervention de Paul nous évite d’en venir à échanger des maux plus concrets… Mais comme tout nous laisse penser qu’il s’agit d’un imam en mal d’ouverture, dont c’est aujourd’hui le jour du grand prêche, mon ami canadien est de moins en moins rassuré sur notre sécurité en pays somali, et me fait le reproche d’un tempérament emporté dans une région où nous nous sommes finalement invités. Notre promenade post-dînatoire dans les rues sans éclairage de Berbera tourne assez vite court, et nous rentrons nous barricader à l’hôtel, illusoire précaution dans une ville où nous sommes étrangers, et les seuls. Tout le monde sait où nous trouver, et comme nous n’avons pas prévenu les autorités, il n’y a aucune trace officielle de notre présence ici… Bon, puisque tout ceci est couché par écrit, il semble bien que rien de sérieux ne soit advenu après cet incident. Nous avons bien cru, pourtant, à 6h00 du matin, lorsque le chambranle de la porte de notre chambre s’est mis à trembler sous les coups redoublés d’une espèce d’excité qui frappait depuis l’extérieur. Police, nous informe-t-on ! Je sors dans la cour (oui, les chambres de cette pension sont disposée tout autour d’une courette inondée de soleil du lever au coucher, ce qui est fort agréable sauf au matin après un réveil en fanfare) pour m’entendre demander avec beaucoup de courtoisie mon passeport par un officier de l’immigration. Il ne semble pas s’émouvoir du fait que je m’étonne un brin du caractère matinal de sa requête, et je m’exécute donc sans plus tarder puisqu’il semble que cela soit une obsession dans la région. La formalité accomplie, il s’en va sans plus de question, en nous souhaitant toutefois une bonne journée si tôt commencée. Ayant eu la veille le sentiment d’avoir fait le tour des activités du coin, nous profitons donc avec Paul d’être sur pieds de bonne heure pour amorcer un repli vers l’Ethiopie où nous pouvons être dans la soirée si nous ne traînons pas. Au programme : un taxi collectif jusqu’à Hargueysa, un second jusqu’à la frontière, puis un bus jusqu’à Jijiga, petite bourgade du nord est de l’Ethiopie. Si possible nous pousserons de là jusqu’à Harar, mais la zone est réputée opposée au pouvoir en place, ce qui se traduit par quelques attaques en ville et sur les routes à la nuit tombée, comme en témoigne d’ailleurs cet hôtel grenadé il y a dix jours en plein centre ville… Pas de folie donc, s’il fait nuit nous resterons sagement là dans un coin jusqu’au lendemain, c’est juré !

  

En attendant il nous faut trouver un véhicule qui parte de Berbera pour la capitale. Ce n’est pas très difficile en ce début de matinée, nous concluons donc l’affaire assez rapidement, et nous réjouissons d’avance du programme de la journée qui semble si bien amorcé. Mais voilà, notre chauffeur dans un excès de zèle se sent obligé de passer prévenir la police locale de l’étrange chargement qu’il a embarqué, et nous perdons une bonne heure au "commissariat" à expliquer le but de notre voyage, le pourquoi de notre présence… avant d’être assurés que nous pouvons prendre la route jusqu’à Hargueysa sans problème, puisque ces messieurs se chargent de prévenir tous les contrôles de notre imminent passage… Soit ils ont oublié, soit cela a excité la curiosité des préposés aux barrières, parce que nous perdons 20 minutes à chaque nouveau barrage routier pour reprendre la litanie de nos explications… Si l’on ajoute à cela que notre chauffeur fait preuve d’un zèle remarquable sur les questions de sécurité routière, et ne dépasse qu’exceptionnellement le 60 km/h, il découle de tout ceci que nous n’arrivons qu’en début d’après-midi à Hargueyssa, et que le temps de prendre une autre voiture, puis de passer la frontière à pied, et de récupérer enfin un bus de l’autre côté, la nuit tombe lorsque nous arrivons, sous la pluie, à Jijiga, où nous décidons donc de passer la nuit, en attendant un jour meilleur, si tout va bien !

 


 

                             C'est parti pour une nouvelle étape en Ethiopie, à moins que vous ne préfériez revenir sur la précédente étape, déjà éthiopienne d'ailleurs

 

 
[ Afrique ]
Copyright © cortour.com