24-31 Juillet, balade éthiopienne, toujours Rimbaud et re-Corto !
Je sais, j’avais annoncé une sortie par la côte Sud-Est (cf carte) en direction du Somaliland… Mais si les choses se passaient toujours comme prévues, cela ne vaudrait (presque) pas la peine de voyager ! J’ai évoqué précédemment mes démarches auprès de la représentation consulaire du Somaliland a Djibouti afin d’y obtenir mon
visa… Malgré les cinq cents francs (djiboutiens !) et les cinq jours qu’ils m’ont demandé dès la première visite, la réponse fût à chaque passage : nous attendons la réponse d’Hargueissa, capitale du pays (autoproclamé indépendant en 1988 mais toujours sans reconnaissance internationale, pour la petite histoire). Bref, sans aller jusqu’à dire qu’on s’ennuie à Djibouti, ce n’est pas forcément amusant de faire le pied de grue dans l’incertitude d’obtenir un jour gain de cause… Mais par bonheur, je
ne suis pas le seul dans ce cas. Paul, un canadien (exclusivement anglophone, c’est bien ma veine…) cherche également à partir visiter le Somaliland, motivé par l’idée que nous ne devons pas être nombreux à faire cette démarche dans un pays ouvert depuis peu au tourisme. Nous décidons donc, d’un commun accord, de forcer le destin en allant chercher notre sésame à Addis Abeba, profitant ainsi du train qui nous mènera à Dire Dawa pour faire une halte à Harrar, bastion de l’Islam en terres chrétiennes d’Ethiopie et, ce qui semble moins le concerner, lieu de villégiature de Rimbaud au cours de ses aventures africaines.
Sitôt dit, sitôt fait. Nous prenons donc le train samedi soir à Djibouti… Ce n’est pas que ce soit à proprement parler l’aventure, mais c’est tout de même assez différent de ceux que l’on a l’habitude de voir et d’emprunter, même en Asie ou sur la Route de la Soie… D’abord, il faut être sur place à minuit pour acheter les billets, ensuite parce qu’il faut attendre 2h00 du matin que le quai soit accessible, ensuite parce que le train ne part qu’à 4h00, enfin parce que le wagon de 1ère dans lequel nous avons pris place laisse un peu pantois. Mais c’est un choix, nous aurions pu voyager en 2nde, ou encore prendre l’avion…
Bref, c’est fenêtre ouverte, dans la chaleur (35°C à 4h00, c’est la chaleur) et la poussière que nous démarrons finalement en direction de l’Ethiopie. Toutes les personnes un peu au courant nous ont bien déconseillé d’emprunter cette voie, cible régulière, notamment, de certains camionneurs assurant la liaison Djibouti-Addis auxquels le train oppose une concurrence trop rude, mais en fait, le voyage se déroule véritablement sans le moindre problème, le passage des frontières s’effectue sans tracasserie, et nous arrivons sains et saufs, et à l’heure (c’est évidemment plus simple quand on ne nous en a pas donné au départ…), navré pour les médisants ou les assoiffés d’incroyables péripéties… A Dire Dawa, où brille un impeccable soleil, nous trouvons aussitôt le taxi qui nous amène d’abord faire un peu de change au noir (1$ pour 8,8 Bir éthiopienne, le meilleur taux que nous ayons trouvé à ce jour) puis à la station de bus où nous tombons aussitôt sur celui qui nous amènera dans l’heure à Harrar. Pour le
moment, on ne peut rêver voyage plus simple et agréable. En route pour cette fameuse cité, interdite jusqu’à la fin du XIXème siècle aux étrangers (pas forcément interdite d’ailleurs, mais on en vit cependant jamais ressortir un vivant avant un certain Sir Burton dans les années 1880), nous croisons une théorie de pèlerins en route pour on ne sait quelle destination. C’est à Harrar que nous est donnée la solution. Deux fois par an, en décembre et justement à ce moment du mois de juillet, le petit village de Kulumi est l’objet d’immense rassemblement de fidèles qui viennent y célébrer l’apparition de l’ange Gabriel et attendre les miracles qui s’y produisent encore si l’on en croit la rumeur. Ce qui pour nous à une conséquence directe : tous les hôtels sont pris d’assaut, puisque la grande fête a lieu dans deux jours ! Nous trouvons, en désespoir de cause, un fond de cave dans un hôtel de troisième zone, mais quand on voyage sans prendre le temps de savoir où on met les pieds, il faut s’attendre à ce genre de désagrément. Et ce n’est finalement pas si grave si l’on regarde le nombre de personne dont l’auberge est à la Grande Ourse, comme écrivait si bien Arthur… Malheureusement pour eux, pas de Grande Ourse en vue, car juillet est l’hiver le plus rude dans cette partie montagneuse de l’Ethiopie (entre 1500 et 2000 mètres d’altitudes, quand même) ce qui se traduit par une pluie peut-être pas permanente, mais assez récurrente chaque jour quand même, et une chute de température d’autant plus sensible que l’on vient des pays chaud comme Djibouti, avec à peine 22°C au plus fort de la journée. Mais encore une fois, qu’importe lorsque l’on voit la condition de nombre de ceux qui ne sont pas venus ici en touristes et qui vivent pour beaucoup toute l’année pieds nus à dormir sur le trottoir. C’est pas pour faire pleurer la ménagère, mais faut quand même bien se rendre compte de la chance qui est la notre de voyager et de pouvoir choisir de rester dans un petit hôtel ou de reprendre la route vers une destination plus conveniante (c’est un anglicisme, pardon, je commence à trop fréquenter ce satané canadien…)
Les conditions matérielles étant réglées, nous prenons donc le temps de découvrir cette ville. D’abord la partie moderne, hors les murs, comme souvent sans grand intérêt architectural, mais avec un dynamisme et une vie, au marché chrétien particulièrement, tout à fait intéressante et attractive. Puis la partie ancienne, enchevêtrement de petites ruelles d’un km², au sein d’une antique muraille, préservée en l’état depuis des siècles, dont le marché musulman ne manque évidemment pas d’intérêt. Pourquoi cette distinction des marchés me direz-vous ? Parce qu’à une époque finalement pas si lointaine, les chrétiens, majoritaires en Ethiopie, étaient très peu nombreux à pénétrer dans l’enceinte de ce bastion avancé de l’Islam, et tenaient donc leur foire sous la muraille, développant ainsi en bordure de la ville à proprement parler une activité qui perdure aujourd’hui.
Je fais à Harrar la découverte d’un phénomène que j’ignorais complètement : leur manière de marquer l’heure est complètement différente de la nôtre. Et oui, il faudrait s’informer avant de voyager, mais à défaut on peut toujours s’émerveiller de ce genre de petite surprise. Ainsi, lorsque je pensais qu’il était 15h00, leurs horloges affichaient 9h00. A 21h il était 3h, à 8h du matin 2h00… A y perdre son latin, et ses quelques notions de mathématiques ! Renseignement pris, il s’agit d’un système tout à fait intéressant qui décompose la journée en deux tranches de 12 heures, du jour et de la nuit, commençant respectivement à 6 et 18h00 ; de telle sorte qu’il est 2h00 du jour à 8 h00 du matin pour nous, et 3h00 de la nuit à 21h00. Voilà, c’est tout pour la leçon d’horloge. Mais un conseil, attendez que vos enfants maîtrisent bien l’heure "occidentale" avant de les emmener ici, c’est un peu déstabilisant quand même. Je passe brièvement sur le calendrier qui compte des mois de 30 jours chacun, ce qui entraîne un inévitable décalage et nous situe ici aujourd’hui au mois de décembre 1997…
Bref, tout ceci ne fait pas avancer le schmilblick, et nous étions venus à Harrar pour découvrir les traces de Rimbaud et de Corto. Pour le premier, ce n’est pas compliqué, il y a ce que tout le monde appelle ici sa maison (en fait construite après sa mort, mais qui reste une très belle bâtisse, et un très beau Musée sur le passage du poète français en Ethiopie). Pour le second, c’est assez compliqué de retrouver les lieux qui sont dessinés par Pratt sans trop d’indication quant à la localisation, mais on fait avec, et puis l’ambiance est suffisamment prenante pour qu’on s’en accommode. Nous programmons également d’aller assister à cette grande fête de Kulumi Gabriel, mais Paul ira finalement seul, une étrange maladie me clouant au lit pour quelques heures, du genre qui tord les boyaux et vous plie en quatre pendant 24 heures, et puis qui s’en va… C’est la première et jusqu’à ce jour seule véritable (mes)aventures qui me soit advenue, les assoiffés d’incroyables péripéties resteront encore sur le faim (pardonnez ce mauvais jeu de mot). Le canadien finalement rentré de pèlerinage et moi miraculeusement guéri (tiens, cela marcherait même par procuration… ?), nous partons donc nuitamment pour Addis Abeba, à 2h00 du matin, ou 8h00 de la nuit si vous préférez, pour une arrivée prévue à 8h, ou 2h00 du jour dans le temps éthiopien. C’en est fini d’Harrar, c’est un passage heureux de quatre jours que je conseille volontiers à qui veut se rendre en Ethiopie, à condition peut-être d’éviter la saison des pluies…
J’évoquais à l’instant la difficulté à trouver les traces du Maltais dans ce pays, l’arrivée à Addis, qui n’accueille pourtant aucune aventure du Maltais, sera paradoxalement très riche de ce point de vue là ! C’est en effet dans la capitale éthiopienne que le jeune retraité (depuis le mois de juillet cette année !) Jean-Claude Guilbert a élu domicile avec sa charmante épouse et leurs trois enfants. Journaliste, écrivain, reporter pendant de longues années, Jean-Claude fût aussi un des plus proches amis d’Hugo Pratt pendant les quinze dernières années de sa vie. La chaleur de son accueil et la qualité de ses connaissances, tant de l’œuvre de Pratt que de l’Afrique de l’Est, sont deux atouts majeurs pour mon approche des Ethiopiques, l’album auquel je dois de traîner mes guêtres dans cette partie de l’Afrique. Son enthousiasme pour mon projet est un autre élément fort de notre rencontre, qui me donne d’autant plus d’allant pour continuer ce petit travail… C’est notamment sa connaissance des ethnies d’Afrique de l’Est qui me permet de savoir qu’à l’instar de nombreux observateurs de cette région, le Maëstro a commis une légère confusion quant à l’origine du fameux guerrier Cush. A savoir qu’il n’y a jamais eu de Beni Amer là où il situe son héros… C’est également à sa femme, Amaretch, éthiopienne, que je dois l’opportunité d’une visite chez les Carayous de la région d’Awash, réputés plutôt… disons… difficiles d’accès. La visite est prévue lors de mon dernier passage en Ethiopie, juste avant le retour en France. J’aurais donc l’occasion de revenir plus en détail là-dessus. Mais revenons à Addis. Depuis Harrar, il pleut. Notre chauffeur de bus a eu la bonne idée de mettre les sacs sur le toit, sous bâche certes, mais une bâche trouée n’assurant plus vraiment sa fonction première, tout est trempé en arrivant à Addis. Et comme il pleut sans cesse, rien ne sèche. C’est dont un peu humide que nous nous rendons, l’ami canadien et moi-même, auprès de la représentation diplomatique du Somaliland. C’est une aventure en soi… Parce qu’évidemment, le taxi qui connaissait parfaitement le chemin et se proposait de nous y emmener pour une somme pré-établie, nous emmène du côté de l’Ambassade de Somalie. Comme preuve de sa bonne volonté, il se propose même de leur demander le chemin de celle que nous cherchons… Autant demander aux chinois où se trouve la représentation japonaise ! Enfin, c’est une image. Bref, au prix d’un long voyage et de multiples arrêts pour demander le chemin, après une âpre discussion avec le taxi qui nous demande évidemment une rallonge pour le détour (refusé !) nous arrivons finalement à bon port, ce 27 juillet, jour heureux de mon 30ème anniversaire. Et la femme qui nous reçoit me fait le premier cadeau de la journée : en moins de trente minutes notre affaire est réglée, et nous repartons munis d’une magnifique visa d’accès pour le Somaliland. Où nous décidons de nous rendre par des chemins différents. Paul remontra en voiture jusqu’à Hargueissa (via Harrar et Jijiga), ayant prévu de repasser voir Jean-Claude Guilbert je prendrai quant à moi l’avion pour Djibouti où je récupérerai un 4x4 qui suit la côte en empruntant une piste dont je vous dirai des nouvelles…
Retour sur le Cortour à Djibouti ou poursuite des aventures (via Djib'...) à travers le désert du Somaliland